Présentation du Rayon Juif

Le Rayon Juif ? Quand je suis tombé la première fois sur ce nom au cours de recherches dans des archives, ça résonnait à mes oreilles comme une arme secrète, une espèce de rayon fantastique aux pouvoirs insoupçonnés.
Après quelques recherches, la réalité apparut rapidement bien plus terre à terre, tristement répressive et policière, à l’œuvre au cœur de la capitale.
La surveillance politique des étrangers dans le département de la Seine était assurée par les Renseignements Généraux, avec une Section Spéciales de Recherche (SSR) organisée par nationalité ou « rayons » : rayon « espagnol », « italien », « russe », « allemand », … Quand la France se retrouve envahie par les Allemands, un nouveau « rayon juif » est créé en octobre 1941 rompant avec le principe de nationalité. L’objectif du Rayon Juif (aussi appelé 3e Section des RG) ? Traquer les infractions commises par les Juifs, aussi bien Français qu’étrangers. Sa direction est confiée à l’ancien responsable du « rayon Allemands et Polonais » désormais inutile, Louis Sadosky. Ce n’était pas un idéologue, plutôt un besogneux qui aura mis tout son zèle à faire du chiffre pour espérer satisfaire ses supérieurs et faire carrière, alors même qu’un déplacement à Berlin en 1942 lui aura appris l’existence de la solution finale.

Les archives du Rayon Juif
Les archives du Rayon Juif sont aujourd’hui conservées aux Archives de la Préfecture de Police situées au Pré St Gervais. Elles ont été numérisées et sont consultables sur place en salle de lecture. Elles comprennent notamment le détail de toutes les personnes ayant été contrôlées par le service, quelle que soit la suite donnée, remise en liberté, perquisition à domicile, internement au camp de Drancy ou des Tourelles, envoi au dépôt, …
Ces archives sont de qualité variable, composées de notes manuscrites et de relevés tapés à la machine à écrire, sur du papier assez fin dont la lecture est parfois délicate. Ces archives n’ayant pas été indexées et représentant plusieurs centaines de pages, impossible de les utiliser facilement pour des recherches nominatives en généalogie. J’en ai donc entrepris l’indexation nominative systématique qui représente au final plus de 5 000 personnes. Principalement des personnes juives (environ 4 700) mais aussi quelques témoins, suspects ou conjoints d’autres religions.

Les activités du Rayon Juif
Elles débutent fin 1940 avec une première enquête des hommes du Rayon Juif. Le 9 décembre à 19h, une descente au restaurant de Isaac Goura, situé 59 rue du Faubourg du Temple et signalé pour être le lieu de rencontre de communistes israélites. 20 personnes interpellées dont « sept d’entre elles, de confession, israélite et de nationalité polonaise, toutes ayant été membres de l’ex parti communiste ont été amenées au service aux fins de vérifications d’usage. Des perquisitions opérées au domicile de chacun de ces étrangers n’ont donné aucun résultat, 7 clients, tous polonais et tous perquisitionnés à leur domicile, sans aucun résultat. Ils feront ultérieurement l’objet de mesures appropriées à leur cas. » Si les archives du rayon juif ne précisent pas le sort final réservé aux personnes arrêtées, un croisement avec les données du Mémorial de la Shoah montre que 6 au moins de ces 7 personnes seront déportées ou fusillées, dans la foulée ou dans les mois qui suivirent.
Les activités du Rayon Juif conservées dans les archives des APP cessent en juillet 1943. Ce n’est pourtant pas la fin de l’activité de ce sinistre service, mais à cette date il voit son rôle réorienté uniquement vers les contrôles de cartes d’identité et non plus l’application des ordonnances allemandes. D’ailleurs la dernière donnée nominative des archives date de juillet 1943 : Smil Reznic est interpellé le 27 juillet 1943 rue Geoffroy Marie en possession d’une carte d’identité périmée. Arrêté, il est déporté fin 1943 par le convoi 64.
Les archives concernent donc principalement la période de janvier 1941 à juillet 1943, dans l’ensemble plutôt exhaustif mais avec tout de même quelque manques. Impossible par exemple de retrouver la trace de cette personne croisée dans cet article qui est pourtant bien passée dans les mains du Rayon Juif.
Dans les mailles du Rayon Juif
Le Rayon Juif traque toutes les infractions susceptibles d’être commises par les Juifs. Dans une période où se multiplient les lois et ordonnances, aussi bien françaises qu’allemandes, les motifs possibles sont pour le moins assez nombreux : arrivée irrégulière en France (décret-loi du 2 mai 1938), absence de déclaration comme juif ou déclaration tardive (ordonnance du 27 septembre 1940), défaut de port de l’étoile (8e ordonnance allemande du 29 mai 1942), sortie de son domicile entre 20h et 6h (6e ordonnance), fréquentation des cafés et magasins aux heures non autorisées (9e ordonnance), activités interdites, contact avec le public, accusation de marché noir et trafic de cartes d’alimentation, changement de domicile non autorisé, départ en zone « libre », défaut de papiers d’identité en règle, falsifiés ou sans mention juive, propagande communiste ou gaulliste,…
Les policiers du Rayon Juif opèrent dans les rues, les gares, les métros, les restaurants, les débits de boisson, les marchés, bref tous les lieux de vie. Les occasions de se faire arrêter sont très nombreuses, par hasard ou sur dénonciation.
Exemples d’arrestations
Simon Emmanuel Coencas. Né en 1927 à St Denis (93), il fut l’un des 4 ados à découvrir la grotte de Lascaux en 1940. De retour à Paris, il est arrêté en 1942 suite à une dénonciation « des Equipes de Propagande du Maréchal signalant que des éléments juifs fréquentaient assidument les séances d’un cours de danse, de swing et claquettes situé dans un local au RDC du 2e bâtiment de l’immeuble portant le n° 177 de la rue du Fbg Poissonnière« . Une descente a lieu le dimanche 18 octobre 1942 à 15h30. 27 jeunes gens interpellés « parmi lesquels 5 de race juive » : Simon Coencas, Israel Jacob Honig (né en 1923 à Varsovie), Albert Levaton (né en 1925 à Paris), Robert Roterman (né en 1925 à Paris), Georgette Sonigo (née en 1923 à Bou Saada en Algérie). Dépourvus de l’insigne des juifs, ces 5 jeunes sont tous les 5 internés à Drancy puis déportés à Auschwitz. Seul Simon, le plus jeune, sera libéré de Drancy pour son jeune âge par l’intervention de la Croix Rouge.
Louise Pappo (née Zelmanovitch, Paris 1914) est arrêtée le 26 novembre 1941 lors d’une opération de contrôle au rond point de La Villette. Le lieu n’est pas choisi au hasard par les hommes du Rayon Juif, il est près du départ de l’autobus 51 se rendant à Drancy. Six femmes qui rendaient visite à leurs proches sont arrêtées en même temps, puis relâchées après vérifications.
Ida Braun, née en 1884 en Russie. Arrêtée le 25 octobre 1941 lors d’une opération spéciale menée aux puces de St Ouen. L’objectif ? Vérifier des informations selon lesquelles « des israélites tentaient de reprendre leur activité commerciale sur les marchés dits « aux puces » de la région parisienne, notamment à celui de la Porte Clignancourt où des juifs installaient leurs éventaires à même le sol dans la partie de la rue Brisard située à droite de l’avenue de la porte de Clignancourt (direction St Ouen). » En d’autres termes, s’assurer de l’asphyxie économique totale même des plus petits brocanteurs et autres chiffonniers. Ida est arrêtée par les hommes du Rayon Juif, cette « vendeuse de chiffons » est déportée à Auschwitz par le convoi 36. On imagine le soulagement de l’économie nationale.
Colette Cohen. Née à Fontainebleau en 1905, elle est interpellée le 14 mai 1943 à son domicile parisien 18 rue Choron dans le 9e. Trouvée en possession d’une fausse carte d’identité au nom de Colette Darzal, elle est déférée au parquet de la Seine et déportée à Auschwitz.
Isaac Avigdor, originaire de Constantinople : « signalé comme se livrant à une activité commerciale interdite, fréquentant les cafés après 20 heures, susceptible de se livrer à une propagande clandestine en faveur des démocraties occidentales et contre l’autorité du gouvernement du maréchal. » Arrêté en septembre 1942 et déporté à Auschwitz dans le convoi n°32)
Josef Fridman, arrêté en 1941 trouvé en possession d’un ticket de cotisation du parti communiste, en infraction au décret loi du 26 septembre 1939. Arrêté, il est ensuite fusillé au Mont Valérien en décembre 1941.
Quel bilan du Rayon Juif ?
50% des personnes juives passées dans les mains du Rayon Juif finiront déportées au cours de la guerre. Sur les 4 733 personnes juives identifiées dans les archives, 2 365 personnes finiront déportées soit une personne sur deux. Mais ce n’est pas forcément lié à l’arrestation par les hommes de la 3 section : de nombreuses personnes sont en effet relâchées faute d’infraction à leur reprocher. On imagine cependant que même relâchées, ces personnes contrôlées, parfaitement identifiées et localisées, restaient des proies faciles pour d’autres opérations ultérieures. Et ces chiffres varient sensiblement suivant les nationalités : près de 40% des Juifs arrêtés nés en France finiront déportés (plus de 400 personnes), contre en moyenne 60% pour les Juifs étrangers.
Parmi les nationalités les plus représentées, en premier lieu vient largement en tête la Pologne, puis de manière décroissante France, Russie, Roumanie, Turquie, Allemagne, Grèce, Hongrie, Autriche, Lituanie,…
Les principales villes dont sont originaires les personnes arrêtées sont, de manière décroissante, Paris, Varsovie (644 personnes !), Constantinople, Salonique, Lodz, Budapest, Odessa, Bucarest, Radom, Lublin,…
Les lieux de résidence des personnes arrêtées sont principalement l’est parisien, avec en tête le 11e suivi par ordre décroissant des 20e, 18e, 10e, 3e, 4e, 9e et 19e arrondissements. En banlieue, c’est surtout Montreuil et St Ouen.
Chercher dans les archives
Ces archives peuvent avoir un intérêt généalogique pour donner certaines précisions sur une personne, son parcours, voire sur le contexte de son arrestation. Parfois les archives sont assez détaillées, parfois elles sont plutôt arides. Pour beaucoup des personnes arrêtées, elles font certainement partie des dernières traces laissées. Un nom, une date, un lieu de naissance, une adresse, un métier, sont autant de traces fragiles mais qui peuvent aider à compléter des renseignements sur ces personnes.
Voici un petit moteur de recherche pour consulter ces données. Une donnée vous intéresse ? Je peux si besoin transmettre copie de l’original des archives. Bonnes recherches ! (pensez bien à enlever votre bloqueur de pub si vous en avez un, ça peut bloquer le moteur)

Merci Nicolas,
Encore une pépite et un travail d’indexation extraordinaire mise à la disposition des chercheurs et des passionnés !
Cordialement
David
Merci David et bonnes recherches !
Simplement remarquable. Bravo, quel travail et surtout d’avoir réalisé cet index et de creer ce moteur de recherche. Vous ajoutez à la discipline de généalogie une autre contribution individuelle fantastique. Merci.
Merci Olivier,
Ravi de partager mes recherches, c’est vrai que ce petit moteur est très pratique. Et ça risque de me donner des idées pour d’autres sources…
Merci beaucoup pour ce petit moteur de recherches , je suis tombée par hasard , j’ai pu ainsi facilement retrouver mon grand père et copier les liens du mémorial que je n’avais pas .
Mon grand oncle lui a été arrêté le 14 septembre 1938 suite aux lois sur les étrangers « indésirables » en France ! Mes recherches généalogiques me conduisent à découvrir une partie de notre histoire , pas très reluisante !
Je recherche cet homme puisque plus de traces après cette arrestation . Les archives de nos « camp d’internements » français sont partielles , parfois les « internés » même pas enregistrés.
Encore merci
V.T
Plaisir d’aider ! Je peux vous mailer la vue du registre le concernant si ça vous intéresse. Bien à vous, N.
Merci , oui je suis OK pour la vue du registre
Bien cordialement
V.T
Alors il faudra me préciser par mail le nom que vous recherchez 😉
quel travail !
merci ;
Merci Nicolas pour cette formidable contribution !
Bravo pour ce travail ! Avez-vous eu l’occasion de relever le nom des policiers faisant parti du Rayon juif? Je voudrais voir si cela recoupe les policiers ayant arrêté mon grand-oncle à l’été 1942 à la Gare d’Austerlitz mais qui ne ressort pas dans votre base !
Merci d’avance,
Alexander
Bonsoir Alexander, je n’ai pas fait de recherches sur les policiers en charge du Rayon juif et ils n’apparaissent que marginalement dans les registres, mais j’ai plus l’impression que c’est les noms des policiers en charge de s’assurer du suivi des registres et de l’activité du service (comme Tulard qui revient souvent) davantage que les policiers sur le terrain. En revanche je pense que vous pourrez trouver des infos dans le livre « Berlin 1942 » de Laurent Joly qui s’est penché sur le cas de Louis Sadosky qui dirigeait ce service.
Bravo, Nicolas, pour ce travail remarquable qui met au jour un pan sinistre de la collaboration policière française mal connue.
Et apporte une aide précieuse aux chercheurs !
Ce travail est admirable, merci!
Je remets un pied dans la généalogie (recommencer à zéro, changer de regard) en commençant par ma branche séfarade et je découvre ton blog. Comment ai-je pu passer à côté ? Je connais bien cette addiction de l’indexation que j’ai beaucoup pratiquée avec les archives du Poitou. Mais là, chapeau bas. Bravo pour ce travail exceptionnel ! Je retrouve dans les archives de la Préfecture de Police, mon oncle, et dans l’indexation des archives hospitalières, le parcours de maternité de ma grand-mère. J’ai demandé hier les actes de naissance de toute la fratrie afin de vérifier si Fortunée accouchait toujours à l’hôpital. J’ai ma réponse 😉 . Je me permets de t’adresser un mail privé s’il est possible de m’adresser les images de ces archives. Cette lecture est mon bonheur du jour. Merci à toi.