L’étoile et la gabardine

C’est l’histoire d’une découverte inattendue faite lors d’un passage aux Archives de la Préfecture de Police de Paris. Une pause un midi, juste le temps de faire un saut au Pré St Gervais en banlieue parisienne. Alors que j’y faisais quelques recherches pour aider l’association Convoi 77 à rassembler des éléments biographiques concernant des personnes déportées, j’ai par curiosité cherché dans l’ordinateur de la salle de lecture le nom d’un ancêtre de ma belle famille.

Et là surprise, un dossier nominatif endormi depuis plusieurs décennies au nom de mon bel arrière-grand-père. Un dossier très court, dont la famille ignorait totalement l’existence, quelques pages à peine, mais du genre qu’on n’oublie pas. Avec au centre du dossier une petite feuille, proprette, dactylographiée avec soin, sans fautes ni ratures, au ton poli et respectueux. Rédigée dans un français parfait à défaut d’avoir été rédigée par un bon Français. Datée de novembre 1942, un magnifique exemple de lettre de dénonciation anonyme adressée à la police française pour balancer son voisin juif.

Lettre de dénonciation anonyme (source Archives de Police de Paris)

Le fiel de la Rosini, ou l’art de dénoncer son voisin juif

Les accusations sont nombreuses contre ce voisin juif mais manquent d’originalité : propagande politique en faveur de l’Angleterre, étoile jaune pas assez visible, détention de poste TSF et même trafic de marché noir. Un sacré combo pour ce voisin sexagénaire…

« Il y a un monsieur Juif qui fait de la propagande anglaise, a bien une étoile jaune sur son veston mais a toujours une gabardine dessus, comme cela on ne voit rien… »

Accusations potentiellement mortelles, largement suffisantes pour conduire à cette époque n’importe quel Juif à être interné et déporté. D’autant plus glaçantes qu’elles sont couvertes d’un vernis de politesse et de respectabilité, sous la plume dévouée d’une soi disant « Mme Rosini », qui compte bien sûr sur la discrétion de la police. Pseudo ou véritable nom de cette dénonciatrice qui ne s’assume pas lâche délatrice ? Je n’ai à ce jour trouvé aucune voisine de ce nom qui pourrait avoir vu de chez elle les allers et venues de la maison du 11 rue Simon Dereure dans le 18e au pied de Montmartre. Sûrement un voisin qui manquait de courage pour donner son vrai nom. Et peu importe, cette balance antisémite est morte et enterrée depuis longtemps, son âme doit au mieux pourrir quelque part dans des bas fonds où grouillent toujours collabos, rats et autres scélérats.

Mais ce qui est intéressant dans cette lettre de dénonciation c’est presque autant la réaction des autorités françaises qui réagirent avec fermeté mais sans précipitation. Quelques pages indiquent le travail de la police suite à cette dénonciation. La police elle même n’a manifestement pas cru une seconde à cette « Rosini », la lettre étant immédiatement considérée comme anonyme par les services.

La lettre a été adressée à la direction générale des Renseignements généraux, 3e section. Cette 3e section des RG n’est pas vraiment n’importe laquelle, un tampon discret le précise : il s’agit en réalité du « RAYON JUIF ». Loin d’être un quelconque rayon laser magique, le « rayon juif » n’est qu’un triste service inventé par la France collabo pour se charger de traquer toutes les possibles infractions des juifs.

Extrait de dossier traité par la Rayon Juif, 3e section des Renseignements Généraux

L’enquête du Rayon juif

Les RG étaient en effet jusqu’ici organisés en plusieurs « rayons » par nationalité : « espagnol », « russe », « allemand », « polonais »… Rompant avec ce principe de nationalité, un « Rayon Juif » fut créé en octobre 1941 et sa direction confiée au redoutable Louis Sadosky, l’ancien responsable du « Rayon Allemand » désormais sans objet. L’objectif : débusquer toutes les infractions commises par les Juifs français ou étrangers aux multiples lois, règlements et ordonnances de toutes sortes dont ils pouvaient faire l’objet.

La lettre a été reçue par les RG le 7 novembre 1942 ; les résultats de l’enquête de police sont rendus le 18 février 1943. L’enquête indique que la personne accusée est de nationalité française, de race juive, et figure bien dans le recensement des israélites (rendu obligatoire depuis l’ordonnance du 27 septembre 1940). L’état civil est clairement précisé (avec ses conjoints successifs et son fils unique) ainsi que son employeur, son parcours professionnel et ses différents domiciles, à Paris comme en Ile de France où il a une maison de campagne.

Suite à la dénonciation anonyme, « une surveillance exercée à son égard a permis d’établir qu’il circulait sur la voie publique, porteur de l’insigne juif conformément à la règlementation en vigueur. »

Ce n’est manifestement pas la première dénonciation anonyme que ce parisien sexagénaire subit : « Ayant fait l’objet de plusieurs lettres anonymes semblables à la présente, il aurait été conduit auprès des autorités allemandes en novembre 1942 en vue d’y être entendu ainsi que sa maîtresse [française, avec laquelle il vit depuis 25 ans] sur les faits qui leur sont reprochés et que tous deux ont été laissés en liberté. » J’ignore si il existe quelque part des archives de ces autorités allemandes, je reste preneur de conseils éventuels de spécialistes en la matière. Mais quoi qu’il en soit, lui et sa conjointe sont manifestement toujours en règle, personne ne trouve aucune infraction à leur reprocher.

« L’intéressé qui a fait l’objet d’une notice de renseignement du commissariat des Grandes Carrières en juin 1941 est connu dans un dossier n° F31 373. Il n’était pas connu aux sommiers judiciaires ». Fausse piste, ce dossier a disparu : les archives de ce commissariat de quartier ont été volontairement détruites après guerre pour la période concernée.

L’enquête des RG de conclure :  » On n’obtient pas la confirmation des renseignements contenues dans la lettre anonyme. « 

Cet arrière-grand-père de ma femme ne sera donc finalement pas inquiété outre mesure par cette dénonciation anonyme et réussira à survivre à la guerre. C’est glaçant de réaliser qu’il avait sur le dos à la fois le commissariat de quartier, les RG, et même les autorités allemandes, mais qu’il a réussi, manifestement légaliste, à s’en sortir efficacement. Ce n’est évidemment pas le cas de tous les Juifs qui prirent le même parti à l’époque.

Suivre les règles n’écartait aucunement les mesures arbitraires comme les rafles. Mais ne pas les suivre était une façon assez certaine de se faire attraper en infraction et donc déporter. Face je gagne, pile tu perds. Cet ancêtre a heureusement réussi à passer entre les gouttes ; bizarre de réaliser que mes enfants ne sont que les descendants de cet heureux hasard.

L’étoile perdue

Mon bel-arrière-grand-père a donc réussi à traverser la guerre avec son étoile. Mais celle-ci semble avoir hélas depuis disparu au gré des décès et des déménagements. Peut-être la retrouvera t on un jour lors d’un déménagement ? L’espoir est faible depuis le temps mais j’avoue que j’aimerais beaucoup retrouver cette pièce historique. Dans cette famille le ves vestiges témoins sont rares et précieux. Par exemple cette petite Menorah lui ayant appartenu, qui a du par sécurité pendant la guerre être enterrée au fond du jardin de sa maison de campagne du Val d’Oise. Sur ses vieux jours, c’est finalement à moi – pièce rapportée, non juive mais passionnée de généalogie et d’histoire familiale, que sa belle-fille Mémé Rachel donnera ce rare témoin matériel de la mémoire familiale.

Transmission familiale de ce petit chandelier, de l’ombre à la lumière

Enfin pour tenter d’en savoir plus sur l’action de ce Rayon Juif, j’ai entrepris l’analyse et l’indexation de ces archives conservées aux Archives de la Préfecture de Police. A suivre…

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