L’étoile et le photomaton

C’est l’histoire d’un lot de vieilles photos trouvées un jour sur Ebay. Toujours émouvant de voir ces traces de vie abandonnées sur des sites marchands. Pas vraiment leur place, mais au moins ont elles été conservées. On peut imaginer qu’elles atterrissent là suite à un décès, un manque d’intérêt des descendants pour de telles photos en grande partie anonymes, ou tout simplement faute de descendants. Photos souvent anonymes et muettes mais qui auraient pourtant tellement de choses à raconter. Je n’ai aucun lien avec cette famille mais ces photos ont piqué ma curiosité et j’ai tenté de découvrir leur histoire. Ce lot d’une soixantaine de clichés en noir et blanc date de l’avant-guerre à l’immédiat après-guerre. Il provient manifestement d’une famille juive installée en France, vraisemblablement d’Europe de l’Est au vu du portrait des ancêtres. Seule précision donnée par le vendeur : ce lot de photos provient du déblaiement d’une succession en Israel il y a quelques années.

Lot de vieilles photos de la période de la guerre ayant appartenu à une famille juive

Le fantôme du photomaton

Et surtout parmi ces photos, un cliché parfaitement incongru, un jeune garçon arborant la terrible étoile jaune sur sa veste élégante. Mais en format photomaton typique de l’après-guerre. Bref rien ne va dans cette photo. Un photomontage ? Une arnaque de faussaire ? Un fantôme digne d’Amélie Poulain ? Hélas aucun nom au verso de ce photomaton pour éclaircir ce mystère.

Sur les traces de Golda

Et de manière générale très peu d’indications au verso des autres photos. Juste quelques mots manuscrits un peu surprenants au dos de différents portraits de jeunes filles :

  • « Toujours et partout je me souviendrai que j’ai une petite maman que j’aime et qui m’aime, Ta petite fille Henny » ;
  • « Pour ma chère Golda, en souvenir de ta petite fille qui t’aime beaucoup et ne t’oubliera jamais, Sella » ; Ca fait déjà deux filles ; au moins on sait que la mère s’appelle Golda ;
  • « Pour ma petite maman qui est resté pendant 2 ans avec moi et maintenant pour te récompensé petite maman garde cette photo j’espère que tu gardera un bon souvenir, Y » ; Et une 3e fille ;
  • « A mon amie Golda si dévouée pour ses P.A et pour moi même, Ginette » Des P.A ? Et cette fois Golda est une amie ;
  • « En souvenir ta petite P.A qui t’aime, Annie » Une cinquième fillette, et toujours un prénom qui ressort, Golda. Sans aucun nom. Pas plus d’infos.

Je l’apprendrai plus tard, mais cette Golda n’est pas la mère de ces enfants, juste une jeune femme employée dans un orphelinat ou maison d’accueil à la fin de la guerre.

A la rencontre de Bernard Gutman

L’histoire aurait pu en rester là. Mais les outils modernes offrent certaines potentialités incroyables en généalogie. Comme la recherche inversée de photos sur Google. Donne une photo à Google et le moteur peut te dire si cette photo a déjà été diffusée sur le web et où. Peut-être cet enfant à l’étoile a t il déjà sa photo identifiée quelque part ? Quelques secondes après lui avoir soumis la photo la réponse tombe, positive. Il s’agit d’un certain Bernard Gutman, né à Paris en 1933.

Comment comprendre ce photomaton ? La réponse se trouve sur le site de Yad Vashem dédié aux victimes de la Shoah – car oui Bernard a été assassiné à 10 ans à Auschwitz, ce genre de photo laisse hélas peu de place aux happy-ends. Une feuille de témoignage déposée en 1993 par un de ses proches utilise précisément cette photo. Et ce proche s’appelle… Golda, Golda Kirszbaum épouse Czickanowski, installée en Israel. Une cousine. Prénom, photo, tout se recoupe : ce photomaton est manifestement celui utilisé par Golda pour déposer sa feuille de témoignage.

Yad Vashem, feuille de témoignage concernant Bernard Gutman

Un titi parisien

Né à Paris le 2 avril 1933, Bernard est le fils unique né de deux parents polonais, Herschel Gutman originaire de Sosnovice, et de Fajgla Wiklinska de Wolbrom. La famille est alors installée au 214 rue St Maur dans le 10e arrondissement de Paris. Un petit immeuble d’angle, situé à l’extrémité de la longue rue St Maur, à deux pas de l’hôpital St Louis.

Bernard perd sa mère 15 jours à peine avant son 6e anniversaire, décédée de « collapsus cardiaque » des suites d’une opération à l’hôpital Rothschild. Si je n’ai pas trouvé trace de remariage, il semble que Herschel trouve une nouvelle compagne en la personne d’une certaine Rachel Burtman, originaire de Lodz.

Bien que la famille ne soit pas recensée au 214 rue St Maur lors du recensement de 1936, c’est pourtant bien à cette adresse qu’elle réside en 1942 quand un matin de juillet elle est arrêtée lors de la rafle du Vel d’Hiv.

L’immeuble d’angle du 214 rue St Maur (photo février 2025)

Victime de la rafle du Vel d’Hiv

Les mots manquent pour parler décemment de la suite. Un gamin de 9 ans arrêté chez lui à l’aube par la police française. Raflé au saut du lit avant d’être parqué avec ses parents et près de 8 000 personnes dans un stade parisien. Le fameux Vélodrome d’Hiver. Le crime commis par Bernard ? Etre né juif.

Plusieurs jours de détention au beau milieu de l’été 1942 dans des conditions humaines et sanitaires déplorables. Ils sortent enfin, mais le pire les attend. La famille est séparée. Le père est envoyé dans le camp de Beaune la Rolande. Bernard et sa belle-mère Rachel sont internés dans le camp de Pithiviers. Ensemble quelques jours, avant une nouvelle séparation. La plus terrible que l’on puisse imaginer, la séparation de force des enfants et de leurs parents. Les adultes sont déportés en priorité, le sort des enfants restant soumis à une réponse des Allemands quant à la possibilité de les déporter.

Rachel Burtman est déportée par le convoi n°16 qui quitte Pithiviers le 7 août pour Auschwitz. Deux jours plus tôt, Herschel Gutman était déporté et assassiné à Auschwitz par le convoi n°15 du 5 août 1942. Arraché à sa famille, abandonné seul dans le camp de Pithiviers, Bernard restera près de deux semaines dans un camp peuplé de centaines d’enfants abandonnés. La réponse des Allemands tombe, fatale. Oui il faut aussi déporter les enfants. Ils sont alors progressivement déportés en plusieurs convois, transférés à Drancy avant d’être déportés et assassinés à Auschwitz. Bernard est déporté le 21 août 1942 dans le convoi n°22.

Extrait de la BD « Après la rafle » (édition les Arènes), après le départ des adultes

Comment imaginer ce qu’a pu vivre ce gamin parisien de NEUF ANS, seul, arraché à sa famille, pendant ce trajet de 1 200 km enfermé dans un wagon à bestiaux dans des conditions effroyables ? Bien qu’étant né plusieurs décennies après ces faits, je n’arrive pas à y penser sans un certain sentiment de responsabilité. Témoigner de cette histoire quand je la découvre au détour d’une photo me semble la moindre des choses.

Google Street View montre sur une ancienne photo du 214 rue St Maur qu’il a y eu à un moment une plaque commémorative sur la porte de l’immeuble en l’honneur de la famille Gutman. Mais elle n’y était plus quand je suis passé sur place. Dégradation volontaire ? Travaux ? Aucun descendant n’est là pour raconter et partager l’histoire de cette famille disparue. Une photo a cependant été heureusement conservée et transmise au Memorial par leurs cousines Golda et Rachel Kirszbaum qui habitaient également l’immeuble du 214 rue St Maur. C’est d’ailleurs de cette photo qu’est extrait le photomaton.

Bernard Gutman et ses parents
Bernard Gutman avec son père Herschel et sa belle-mère Rachel (@Memorial de la Shoah)

En rédigeant cet article j’ai réalisé que le livre que je venais – par hasard – de commencer était la biographie d’un immeuble voisin, le 209 rue St Maur. Un ouvrage passionnant de Ruth Zylberman qui plonge le lecteur dans la vie du quartier et de ses habitants, avec en filigrane les ombres de Bernard et des ses proches.

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