Poursuite de la découverte des archives de la Préfecture de Police de Paris. Je me suis cette fois penché sur un fonds très riche, potentiellement intéressant pour les recherches familiales et généalogiques d’ancêtres ayant vécu à Paris. Il s’agit des mains courantes des commissariats parisiens.

Présentation du fonds
Un fonds très riche par son envergure. Paris est divisé en 20 arrondissements. Chaque arrondissement est divisé en 4 quartiers. Chaque quartier dispose (approximativement) d’un registre par année. Les registres sont généralement conservés depuis 1895. Donc pour la période 1895-1940, ça représenterait environ 20x4x45 soit plus de 3 000 registres ! Certains sont absents, perdus ou ont été volontairement détruits, notamment ceux de la seconde guerre mondiale.
Un fonds très riche, mais difficile à exploiter car il n’a été ni numérisé ni indexé. Il faut donc le consulter registre par registre. Certaines villes de banlieue ont également des registres conservées aux archives de la préfecture de police de Paris (Asnières, Aubervilliers, Boulogne, Clamart, Clichy, Courbevoie, Levallois, Neuilly, Pantin, Puteaux, Saint-Denis, Saint-Ouen, Charenton, Choisy-le-Roi, Gentilly/Kremlin-Bicêtre, Ivry-sur-Seine, Joinville-le-Pont et Saint-Maur, Meudon, Montreuil, Montrouge, Nogent-sur-Marne, Noisy-le-Sec, Sceaux, Sèvres, Vanves, Vincennes). Parfois de manière détaillée (Vincennes par exemple), ou très laconique (Montreuil ou St Ouen, archives seulement disponibles entre 1896 et 1899).
Mains courantes du quartier de la Roquette
Pour étudier l’intérêt de cette source en matière de généalogie juive, j’ai choisi un quartier, une décennie, et j’ai entrepris l’indexation systématique des personnes juives, (tout du moins présumées, la religion n’étant pas indiquée). J’ai choisi le quartier de la Roquette dans le 11e arrondissement, coincé entre Bastille et le cimetière du Père-Lachaise, et connu pour avoir accueilli une forte communauté, originaire d’Europe de l’Est mais aussi de Turquie (séfarades judéo-espagnols ou Djudyos). Un doux mélange entre séfarades et ashkénazes au coeur de Paris. Et pour l’époque, j’ai choisi la décennie des années 30, période charnière pour ce petit monde qui allait basculer et disparaître. Au final, ce sont 6 registres disponibles qui ont été épluchés dans le quartier de la Roquette, les autres étant manquants ou non communicables.


Qu’espérer trouver dans les archives des mains courantes ?
C’est très variable. Si votre ancêtre n’a jamais eu à croiser le commissariat, il n’y en aura aucune trace dans ces archives. Si il est passé au commissariat, les infos laissées peuvent être très variables, notamment selon la période. J’ai constaté que les registres les plus anciens peuvent être très détaillés, donnant pas mal d’infos sur l’affaire en cours. En revanche à la fin des années 30, les registres se font beaucoup plus succincts voire laconiques. Le motif n’y est souvent indiqué qu’en un mot : « instruction ». Frustrant. Concernant les personnes, les registres donnent généralement nom, prénom, date et lieu de naissance, métier, adresse et parfois aussi le nom des parents. C’est à la fois peu, mais ça peut s’avérer des traces intéressantes d’autant qu’elles sont pour certaines personnes certainement parmi leurs dernières traces de vie.
Sur les 6 registres consultés, ce sont près de 3 000 personnes (vraisemblablement) juives qui ont été identifiées. La religion n’étant pas indiquée, elle est estimée en croisant les infos disponibles : nom, prénom, parents, conjoint, origine, métier. Les motifs sont variés, concernant tous les petits tracas de la vie quotidienne. Beaucoup de vols et pertes, menus larcins, cambriolages, vols (souvent de vêtements, signe de leur grande valeur), quelques chapardages de gamins dans les magasins, pas mal de pertes de papiers d’identité. C’est souvent des plaintes contre x, peu de suspects étant clairement identifiés. Beaucoup d’affaires concernent également le commerce : ventes sur les marchés sans autorisation, litiges commerciaux, défauts de paiements, … Beaucoup d’affaires également, déjà, sur le droit du travail et le droit social : emploi d’ouvriers (souvent juifs) qui n’ont pas le droit d’être embauchés, horaires non respectés, boutiques ouvertes trop tôt, commerces ouverts les jours de fermeture, pensions alimentaires mal payées… De nombreux faits divers également, souvent légers, parfois graves et dramatiques.



Les mains courantes, révélatrices d’un quartier et d’une époque
Bref on y croise un petit peuple besogneux, qui trime, s’acharne par le travail à s’assurer ses moyens de subsistance. De manière générale, bien qu’on sente que les conditions de vie sont plutôt précaires, il n’y a que très peu d’affaires liées à la précarité et la misère : très peu de mendicité, de vagabondage, de suicides, d’ivresse, de prostitution dans les populations juives du quartier de la Roquette. Ce dernier point est presque le plus flagrant. Alors que les mains courantes dressent d’assez nombreux cas de prostitution clandestine dans la population locale, cela ne concerne quasi jamais des personnes juives pourtant très nombreuses dans le quartier et sûrement tout autant dans le besoin. Je ne sais pas bien comment interpréter ça (préoccupations morales ? poids de la communauté ? prostitution au-delà du quartier ? manque de clientèle ?, …) mais c’est assez flagrant. Quoi qu’il en soit, se balader dans les archives des mains courantes, c’est prendre la main d’Amélie Poulain guidant l’aveugle dans une rue pleine de vie. Et l’aveugle ici c’est le chercheur qui découvre les bruits de la rue au gré des mains courantes. D’anecdotes en faits divers on y sent vibrer un monde oublié. Aperçu.
Doudou Cohen se fait verbaliser pour avoir jeté des « détritus de petits pois » sur la voie publique. Golda Salomon etChaja Grimbaum pour « secouage de tapis sur la voie publique« . Louise Bensasson née Cahen, reçoit une contravention pour avoir mis des pots de fleurs à sa fenêtre du 4e étage. Avram Lis, boucher, est arrêté car il « persiste à garder des volailles vivantes dans sa cave« . On imagine le bruit et l’odeur comme dirait Chirac. C’est ce même boucher qui s’entête à garder sa boucherie ouverte les lundis et enchaîne les contraventions. Chaïm Szafersztejn est sanctionné pour avoir installé trois machines à tricoter dans son logement, actionnées par un moteur sans prendre aucune précaution contre bruit et trépidation. Jacob Milgram, boulanger 31 rue Basfroi, se voit surpris dans la nuit avec deux ouvriers Zauberchtein et Zilberstein travaillant à la fabrication du pain. Il reconnaît que ces ouvriers travaillent de 22h à 6h, et précise que « ce travail est indispensable car la vente du pain frais dans ce quartier ouvrier se fait le matin à partir de 5h » ; l’inspection du travail n’en a manifestement cure. Jacques Hodara, arrêté pour avoir traversé hors du passage clouté et insulté l’agent de « imbécile, idiot« . Simcha Binem Binstock est lui arrêté pour « briquet non estampillé« , c’est à dire sans avoir payé la taxe sur les briquets (un peu comme notre vignette des bouteilles de vin aujourd’hui). Herich Eingel, marchand au temple, signale la perte de sa médaille de brocanteur. Le rabbin Icek Wejnberg certifie avoir bien circoncis le jeune Brandwajn ; l’opération ne s’est peut-être pas si bien passé que ça puisqu’une main courante est déposée à son encontre.
Certaines affaires sont assez cocasses : querelle de voisinage entre Mme Pozner et les fils Feldman contre lesquels elle se défendait « avec son pot à lait« . De même à la sortie du café « Rey » angle place Voltaire et rue Godefroy Cavaignac, Aurélie Schwartz dite dame Hermann a frappé madame Dora Frai avec son filet à provisions contenant un litre en verre blanc vide ; le litre s’est brisé sur le visage de Mme Frai, hospitalisée à St Antoine. Jeanne Siegel signale le vol à son domicile d’une main de fatma en or. C’est au bain vapeur du 93 rue de la Roquette qu’Aron Kupfer s’est fait volé son portefeuille. André Ciganer avait promis mariage à la fille Altarovici, s’est fait remettre de l’argent … avant de prendre la fuite. Fanny Messer n’a pas dormi depuis 3 semaines, dit qu’on veut l’empoisonner et que son neveu veut la tuer ; elle est envoyée d’urgence à l’infirmerie spéciale. Fabricant de sièges, Minkles Marcel Hirsch porte plainte contre Salomon Jacobson, Mordka Lepriec et Achille Lippmann pour contrefaçon artistique de meubles. La liste de ces petits tracas du quotidien est longue.
D’autres affaires sont plus tragiques. David Cohen, 74 ans, s’est suicidé par absorption « d’esprit de sel » (acide chlorhydrique) après un refus de séjour. Lea Behar est quant à elle décédée d’une crise cardiaque suite à une alerte en novembre 1940. Nachma Frydman décédé à 8 ans après avoir déjoué la vigilance de la concierge et s’être faufilé avec un copain dans la cour de l’immeuble du 144 rue du Chemin Vert, franchi une barrière, monté à l’échelle et grimpé sur la verrière de l’atelier, qui s’est effondrée tuant les deux enfants. Isaac Negho, 4 ans, est lui mort pour être tombé de la fenêtre du 4e étage de chez ses parents Moïse et Malcoune née Michon, au 8 rue Richard Lenoir. Isaac Behar menace avec un revolver sa femme Cadoum née Asseo qui veut le quitter. Quelques jours plus tard, celle-ci revient pour tenter d’expliquer qu’elle avait mal compris et qu’en fait il menaçait de se suicider. Elle retire sa plainte et se remettent en ménage.

Humains trop humains
Faire des recherches dans les archives des mains courantes, c’est accepter l’idée d’être confronté aux travers de nos ancêtres, au risque d’écorner leur image.
On y découvre tel mari qui subit une enquête à propos de son état mental. Verdict : « il n’est pas fou, mais méchant et violent envers sa femme« . Tel fils qui dit que sa mère a un amant et ne devrait pas réclamer la pension à son père placé dans un sanatorium. Tel homme « monté en passe avec une fille publique« , dont l’amant est revenu le lendemain pour le menacer et tenter de l’escroquer. Tel autre homme accusé d’adultère et d’entretien de concubine. Tel jeune homme, prostitué d’une vingtaine d’années, qui sera accusé « d’attentats à la pudeur » et « d’excitation de mineurs à la débauche« , condamné au bagne et envoyé en Guyane où il décèdera.
Antisémitisme ?
Les mains courantes gardent elles la trace d’une forme d’antisémitisme ? Très difficile à déceler, en tout cas ça ne transparaît pas particulièrement. Tout le monde porte plainte contre tout le monde sans distinction particulière notable d’origine ou de religion. Les Juifs viennent nombreux porter plainte, y compris encore en 1940 alors qu’on a envie de leur crier de fuir (les archives entre 1941 et 1945 ont disparu), signe d’une vraie confiance dans l’administration et la police.
On peut s’interroger sur le cas de Abel Skoura qui vient en 1933 signaler s’être fait agresser : quelqu’un lui a « tiré la barbe » et bousculé dans la rue, il a chuté et s’est ouvert le front. Mais dur à dire sans plus de précisions.
Un seul cas est véritablement avéré. Tauba Brandejs (née Rosenwurzel) et Abraham Schachner portent plainte contre leur voisin italien Angelo Locatteli qui les a frappé et leur a lancé de sa fenêtre des morceaux de fonte de poêle. « Il dit qu’il n’aime pas les juifs » précise la main courante, avant d’ajouter : « paraît malade du cerveau« . Des témoins confirmeront « qu’il est aliéné et qu’il devrait être soigné, dangereux« . Le seul cas avéré d’antisémitisme est donc le fait d’un étranger, reconnu comme « malade du cerveau » !
Les Juifs restent néanmoins des cibles faciles pour les exploiteurs de misère. Deux faits divers en témoignent. En 1932, Adrien Hamon se présente comme inspecteur de police dans les hôtels de la rue Sedaine pour vérifier les papiers des étrangers. Il se fait remettre 100 francs par Sygmond Furhmann. Seul hic, cet « inspecteur » n’est qu’un aigrefin qui tente d’escroquer les pauvres étrangers logeant dans ces garnis. Il est heureusement arrêté par 2 gardiens de la paix, reconnaît les faits et rend l’argent.
En septembre 1941, trois agents de la Gestapo viennent menacer d’arrestation Nathan Kotlarevski, se disant cependant ouverts à une transaction. Prévenu par sa femme, il ne sort pas de chez lui et prévient la police qui vient arrêter ces individus, faux nazis mais vrais escrocs. La crapule à la tête du trio, un certain Roland Juillard, se trouve être un ancien inspecteur de la sûreté, déjà condamné pour plusieurs affaires.
Pour ces deux arnaques qui ont échoué grâce au sang froid des victimes et à l’intervention de la police, combien auront réussi ?
Consulter les données indexées
Pour rechercher parmi les données indexées dans les Mains courantes du quartier de la Roquette dans les années 30, j’ai conçu une page dédiée : https://mainscourantes.surnostraces.org/
Par nom, prénom, ville d’origine, adresse ou simple mot clé, il est facile de voir si une personne a été identifiée dans les registres étudiées. Une même personne peut apparaître à plusieurs reprises suivant les affaires. Et si la grande majorité des personnes vivent dans le quartier de la Roquette, certaines n’en font pas partie mais apparaissent tout de même dans ces données : voyageurs de passage dans le quartier, témoins, famille, …
Les adresses ont été géolocalisées permettant une recherche aisée dans son quartier, sa rue, son immeuble, … (avec quelques légers risques d’erreurs notamment pour certaines adresses qui n’existent plus ou ont changé de nom).

Participer à l’indexation collaborative
L’analyse d’une seule décennie d’un seul quartier donne forcément envie de poursuivre la démarche. Mais ce n’est pas faisable seul vu la dimension du projet. Ayant été sollicité par plusieurs bénévoles intéressés, j’ai mis en place une petite interface qui permet à chaque volontaire de participer à l’indexation collaborative des registres de mains courantes. Le principe est simple : poursuivre l’indexation avec l’analyse de nouveaux registres. Chaque volontaire se voit affecter un lot d’une dizaines de pages parmi les registres que j’ai photographiés aux archives. Il peut alors analyser chaque page et relever les personnes pertinentes. Les registre sont assez bien écrits, d’une écriture assez lisible, peu de difficulté à ce niveau. Il faut en revanche un minimum d’expérience en matière de généalogie juive pour identifier les personnes à relever.
Vous souhaitez participer ? J’ai mis en place un petit outil qui vous permet de vous envoyer une dizaine de pages si vous souhaitez participer à ce projet d’indexation : mainscourantes.surnostraces.org/indexation

