Lors de mes recherches dans les archives du Rayon Juif aux Archives de la Préfecture de Police de Paris je suis tombé sur un tract émouvant. Un cri du coeur dressé par les proches des victimes de la première rafle d’envergure à frapper les Juifs de la capitale. Il y a exactement 85 ans plus de 5 000 Juifs étrangers furent appelés par un billet vert à venir vérifier leur situation administrative. Les plus optimistes et légalistes se rendirent à cette convocation. Qui ne s’avéra être qu’un funeste traquenard tendu avec la complicité de la police française pour arrêter et déporter des milliers d’hommes. En route sur les traces de la « rafle du billet vert ».

Français !
Mercredi le 14 Mai avant-midi des centaines de Parisiens assistaient à l’expulsion vers une destination inconnue des masses de juifs surveillés par la police.
Ce n’est que plus tard que l’événement fut mis en lumière par la presse du soir, qui disait que sur l’ordre de Vichy, 5.000 juifs étrangers, âgés de 18 à 40 ans et au-dessus de 40 ans, avaient été envoyés aux camps de concentration.
Qui étaient ces 5.000 êtres humains que l’on a tout d’un coup mis en état d’arrestation sans leur faire savoir pourquoi ?
Étaient-ce vraiment ceux qui spéculent sur la présente misère du peuple français ? Étaient-ce vraiment les individus du marché noir ? Ou, peut-être, avaient-ils été appréhendés dans d’autres affaires criminelles ? Ou bien, juifs condamnés par les tribunaux pour certains délits contre les personnes, le peuple et le pays ?
Non, non et mille fois non !
Que cela soit dit et que chacun le sache : les 5.000 êtres humains arrêtés mercredi le 14 Mai n’ont commis aucun crime ni délit et que leur privation de liberté était une action brutale contre des gens complètement innocents, des gens qui n’ont rien sur leur conscience !
Quoi que dise la presse parisienne de la culpabilité de 5.000, quoi qu’il soit raconté par Radio-Paris des « crimes » inventés, de ces nouveaux parias en France, ce sont des mensonges abominables sur le compte des prisonniers qui n’ont pas la possibilité de protester contre cette injustice révoltante !
Français !
Si invraisemblable que soit notre affirmation que les 5.000 « esclaves de la France Nouvelle » sont victimes d’une brutalité arbitraire, nous ne cessons d’affirmer que parmi les internés dans ces camps il ne se trouve aucun coupable et qu’il a été procédé arbitrairement avec les premiers 5.000 dossiers de juifs étrangers tombés sous la main.
Il faut que nous vous disions notre douleur et que nous trouvions parmi vous un Émile Zola qui élève contre ce crime son puissant « J’accuse ! ».
Les 5.000 sont dans leur plus grande majorité : tailleurs, mécaniciens, cordonniers, fourreurs, tricoteurs, couturières, chapeliers, maroquiniers, etc., qui vivaient de leur dur travail, mais pas de spéculation, comme ces vendeurs de Paris-Soir, Matin, Pilori, Radio-Paris, etc., voudraient vous faire croire.
60 à 70% des 5.000 étaient des volontaires dans l’armée française. Beaucoup d’entre eux ont payé leur tribut avec le sang de leurs blessures. Beaucoup d’autres portent la croix de guerre et d’autres marques de distinction. Il y en a qui laissent leurs familles, quatre, cinq ou six enfants qui sont maintenant exposés à mourir de faim. Chez un père on a enlevé trois fils dont le cadet n’a pas encore 18 ans.
C’est là la pure vérité en ce qui concerne les 5.000 !
Français ! C’est le cœur serré que nous recourons à ces moyens « illégaux » [ce tract] pour vous informer des souffrances que l’on nous fait subir. Nous connaissons fort bien le malheur qui est arrivé au peuple français et nous y prenons notre part. Mais nous ne pouvons pas passer sous silence les mensonges bestiaux dont nous sommes accablés et par des gens sans conscience qui nous présentent comme les responsables du malheur de la France. Nous faisons appel à vous au nom de votre glorieuse patrie, au nom de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, au nom de vos grands hommes, comme Voltaire, J.-J. Rousseau, Victor Hugo, Émile Zola et autres pour que vous vous joigniez à notre protestation venant de 5.000 victimes innocentes, de 5.000 foyers ruinés, des milliers d’enfants exposés à la faim et à la misère.
Nous sollicitons la liberté pour nos époux et nos enfants.
Nous sollicitons Justice ! Justice ! Justice !
GROUPE DE FEMMES ET ENFANTS JUIFS
Ces pauvres bougres dans l’impossibilité de nuire
Ces femmes et enfants juifs ont ils trouvé leur Zola ? Pas certain, à en croire une note de police qui présente ainsi l’état de l’opinion publique en août 1941 (source APP BA 2436) :
« L’opinion publique sur les arrestations d’Israélites faites ces jours derniers peut actuellement se traduire ainsi : L’arrestation des Juifs étrangers est généralement approuvée. L’arrestation des Juifs français est souvent désapprouvée en ce sens que quelques-uns parmi ceux-ci ont fait la Guerre 1939/1940 et ont été arrêtés sans aucune considération. On dit que l’on aurait dû faire une différence entre ceux qui ont fait du mal au Pays et qui méritent un châtiment exemplaire et ceux qui l’ont défendu ou qui font partie de ces pauvres bougres qui toujours se sont trouvés dans l’impossibilité de nuire. »
A défaut de Zola, on sent une certaine forme de compassion à l’égard de ces « pauvres bougres dans l’impossibilité de nuire ». Bien légère défense. Seule certitude, ces femmes et enfants épargnés par cette rafle du Billet Vert seront à leur tour ciblés dans les rafles ultérieures et notamment celle du Vel d’Hiv l’année suivante.

Un témoignage photographique exceptionnel
A l’occasion de l’anniversaire de cette rafle, le Mémorial de la Shoah présente une exposition (gratuite) inédite à propos d’un fonds photographique exceptionnel. Retrouvé récemment en brocante, il s’agit d’un reportage photographique réalisé par un photographe allemand chargé de suivre le déroulé de cette rafle. On y voit le rassemblement des hommes au gymnase Japy, principal centre de regroupement au coeur du 11e arrondissement. Alors que les images sont rares, c’est un témoignage unique et saisissant qui fait de la rafle du billet vert la rafle la mieux documentée. A découvrir au Mémorial jusqu’au 3 décembre.




