
J’ai récemment terminé cet ouvrage « Au nom de la loi, La persécution quotidienne des Juifs à Paris sous l’Occupation« . Un sujet a priori plutôt sombre mais un livre passionnant pour qui s’intéresse à l’histoire et à Paris. L’auteur, Johanna Lehr, est une historienne, docteure en sciences politiques et chercheuse indépendante. Avec un travail de fourmi dans les différentes archives parisiennes, elle dresse là un état de ces lieux parisiens qui furent autant de rouages de la machine antijuive mise en route par la France, au nom de la loi.
En plus des rafles, la loi
On connaît tous les rafles, ces grands coups de filet tristement célèbres. Mais ce livre m’a fait découvrir à quel point la machine administrative et juridique française s’était immiscé dans la vie des gens pour les contrôler de manière méthodique et implacable. Tous les gestes de la vie courante se retrouvèrent rapidement encadrés par une flopée de règles et d’interdictions rendant toute vie normale impossible pour ces nombreux Juifs, Français comme réfugiés.
« Ce qui subsiste dans notre mémoire comme l’emblème de la persécution des Juifs en France – la rafle – n’a en réalité constitué qu’une forme exceptionnelle de la répression antijuive. Elle ne peut pas la résumer à elle seule, d’abord parce que les arrestations individuelles ont conduit à la déportation de près de 10 000 Juifs à Paris, ensuite parce que la déportation ne représente qu’une partie de la persécution subie quotidiennement. C’est avant tout au nom de la loi, du règlement, de l’ordonnance, de la circulaire, qu’on arrêtait les Juifs en France, qu’on les emprisonnait, les jugeait, les internait. »
C’est déjà délicat pour le lecteur d’aujourd’hui que je suis de suivre et comprendre tous les rouages administratifs auxquels les Juifs de l’époque étaient soumis. Alors on imagine aisément comment ces Juifs, Français de longue date aussi bien que pauvres bougres fraîchement réfugiés d’Europe de l’Est, ont pu être perdus face à cet enchevêtrement de textes, de lois, de décrets et de statuts complexes et absurdes, avec une administration française qui faisait du zèle pour tenter d’exister et peser face à l’administration allemande.
L’auteur cite un témoignage touchant d’un juif qui s’adresse à l’UGIF (Union Générale des Israélites de France qui disposait d’un bureau d’aide juridique) pour tenter de savoir s’il a droit de … déjeuner sur l’herbe !
» Le dimanche nous allons en promenade et nous allons à Nogent sur Marne parfois à Joinville et nous déjeunons sur l’herbe près de la Marne au bord de l’eau. Je voudrais savoir si nous avons le droit de déjeuner sur l’herbe. Naturellement à 8h nous sommes rentrés ».
L’UGIF lui répond positivement, en rappelant tout de même les autres limites à ne pas oublier :
« A notre avis, vous avez le droit de vous promener à la campagne, à condition de ne pas sortir du département de la Seine. Vous pouvez également déjeuner sur l’herbe près de la Marne au bord de l’eau, à condition bien entendu que vous n’entriez pas dans un établissement public et que vous ne fréquentiez ni baignade, ni parc, ni autres endroits interdits par la règlementation que vous semblez d’ailleurs connaître ».
Prudence touchante de ce cordonnier turc Michon Levy qui aura pu aller déjeuner sur les bords de Marne. Mais qui sera tout de même interné et déporté à peine quelques mois plus tard. Les motifs d’arrestation ne manquaient pas : déplacements limités ou interdits, activités interdites, port de l’étoile, couvre feu, … Toute infraction pouvait conduire à l’arrestation et à la déportation, le Statut des Juifs du 2 juin 1941 ayant instauré des sanctions pénales. Ne pas respecter la loi pouvait conduire rapidement en prison et vers la mort. De nombreux Juifs furent ainsi condamnés pour des vétilles, vente d’oeufs, vente de chiffons,…
Bien respecter la loi était une nécessité vitale, qui ne protégeait pas de l’arbitraire des rafles. Au nom de la loi, face je gagne, pile tu perds.
A la découverte des Archives de la Préfecture de Police
J’ai apprécié ce livre qui m’a fait réaliser toutes ces choses. Seul petit regret, un index aurait été bien pratique. Mais surtout ce livre a suffisamment éveillé ma curiosité pour oser enfin aller pousser les portes d’un service d’archives parisien que je n’avais pas encore pris le temps de découvrir, les archives de la préfecture de Police au Pré St Gervais. De quoi faire sûrement de belles découvertes, à suivre…


[…] par la lecture du livre « Au nom de la Loi » de Johanna Lehr qui plonge le lecteur dans différents fonds d’archives parisiens, j’ai […]