Cherbourg, le « Ellis Island » français

Au cours de mes recherches dans les archives de l’APHP, j’ai croisé 4 patients dont le parcours m’a légèrement intrigué. 4 russes, avec pas mal de points communs. Isaac Awrin. Joseph Guiltchenok. Usic Malikin. Leizer Moiseff. Tous les 4 arrivés ensemble à Paris le 6 février 1924 et repartis ensemble 13 jours plus tard . Tous les 4 admis à l’hôpital Rothschild avec la même pathologie : hernie inguinale. Et tous les 4 venant de Cherbourg, du même hôtel, l’hôtel Atlantique. Juste assez de quoi aiguiser ma curiosité. Et si on connait tous Ellis Island, le mythique centre d’accueil des émigrants aux portes de New York, j’ai découvert grâce à ces 4 russes intrigants qu’un Ellis Island à la française se cachait sur nos cotes normandes.

Registre de l’Hôpital Rothschild de l’année 1924 (@source APHP cote 709W/36, photo perso)

Cherbourg, hôtel Atlantique

Par sa position géographique privilégiée, comme un point normand tendu vers l’ouest, Cherbourg est à cette époque l’un des principaux ports européens d’émigration, l’une des principales voies d’accès au rêve américain. En 1922, le trafic y dépasse les 100 000 passagers transatlantiques !

Un hôtel réservé aux émigrants vers les USA

La ville se dote de solides installations pour accompagner ces mouvements : hôtels dédiés pour les émigrants et même une gigantesque gare transatlantique directement reliée à Paris.

L’hôtel Atlantique fait précisément partie de ces installations. Il est né en 1922 de la volonté de 3 compagnies maritimes anglaises – la White Star Line, la Cunard Line et la Red Star Line – qui décident de construire ce bâtiment d’envergure pour développer cette économie de la migration. On se souviendra qu’un des navires de la White Star Line parti de Cherbourg quelques années avant aura marqué l’histoire du cinéma, des naufrages et des icebergs…

L’hôtel Atlantique est bâti pour accueillir les émigrants à destination de l’Amérique du Nord et assurer avant embarquement les contrôles sanitaires obligatoires. Un dossier publié en 1927 dans le journal La Construction Moderne (23 janvier 1927 n°17 , disponible sur Gallica) explique le fonctionnement de cet hôtel pas comme les autres.

« Ce n’est pas un hôtel à voyageurs ordinaire, en ce sens que n’y est pas admis qui veut. Il est spécialement réservé aux nombreux émigrants à destination de l’Amérique du Nord, qui sont tenus de subir, avant leur embarquement, des formalités nombreuses de désinfection et de contrôle exigées par le Service de Santé des États-Unis, qui possède un représentant à Cherbourg. Son plan n’est donc que la résultante de ces formalités.

En effet, chaque émigrant, avant d’être admis à prendre passage sur un paquebot à destination de l’Amérique et arrivant à Cherbourg par voie de terre, doit être examiné sur place par le médecin du Service de Santé et subir une quarantaine de quelques jours, jusqu’à ce qu’il soit prouvé qu’il n’est pas atteint du typhus exanthématique. Cette maladie se transmettant par les parasites du corps et de la tête, chaque passager doit donc être douché, désinfecté, épouillé, et rester en observation jusqu’à ce que la période d’incubation de la maladie soit révolue. Durant ce laps de temps, il doit être pourvu à tous ses besoins.

Intérieur du réfectoire (comme un faux air de Ellis Island)

L’Hôtel Atlantique donc, bâti sur une surface couverte de 5.400 m2 et pouvant abriter 2.000 passagers, comporte 3 parties bien distinctes : le Quartier des Infectés [arrivants], celui des Désinfectés [partants] et la Direction.

Douche des hommes

Le dossier dresse le parcours type d’un émigrant dans cet hôtel :

« Pris à la descente du train par les agents de la Compagnie, il est tout d’abord amené au quartier de désinfection par l’entrée qui donne sur l’impasse attenant à la rue Tourville. Pénétrant dans la salle d’attente, il passe au contrôle et reçoit son numéro de couchette qu’il monte reconnaître. Pendant ce temps, ses gros bagages sont entreposés pour être désinfectés.

Étant installé, il redescend pour passer à la douche, et subit la visite médicale pendant que ses vêtements sont désinfectés à l’autoclave. Les femmes passent à l’épouillage pratiqué par des coiffeurs spéciaux.

Ces diverses opérations accomplies, notre voyageur peut pénétrer dans le quartier des Désinfectés, où une nouvelle place lui est assignée. Il y reste en observation jusqu’à la veille de l’embarquement où, après une dernière visite du Service de Santé américain, il est admis à se rendre à la Gare maritime où se passent les derniers contrôles de police et de douane qui précèdent son embarquement définitif.

Pendant son séjour à l’Hôtel, le passager prend ses repas aux heures fixées et conserve toute la liberté de sortir en ville. Il peut visiter ses bagages qui restent à sa disposition dans des salles spéciales ouvertes à des heures déterminées.

Une cuisine et un réfectoire spéciaux sont réservés aux Juifs qui sont nombreux et dont les aliments doivent être préparés suivant le rite dans des récipients spéciaux. Un rabbin attaché à l’hôtel surveille particulièrement la boucherie. »

Le bâtiment est aujourd’hui siège de la Chambre de Commerce et d’Industrie

Nul doute que nos 4 Russes ont été recalés à cause de leur hernie et renvoyés à Paris pour la faire soigner. Ce sont cependant les seules personnes que j’ai trouvé à Paris provenant de cet hôtel Atlantique. On peut imaginer que la plupart restaient sur place se faire soigner dans la mesure du possible. La hernie semble une cause de refus pour l’accueil des émigrants qu’on pouvait craindre incapables de gagner leur vie. Dans son livre sur Ellis Island, Georges Perec la cite :

« Dans la légende du Golem, il est raconté qu’il suffit d’écrire un mot, Emeth, sur le front de la statue d’argile pour qu’elle s’anime et vous obéisse, et d’en effacer une lettre, la première, pour qu’elle retombe en poussière.

Sur Ellis Island aussi, le destin avait la figure d’un alphabet. Des officiers de santé examinaient rapidement les arrivants et traçaient à la craie sur les épaules de ceux qu’ils estimaient suspects une lettre qui désignaient la maladie ou l’infirmité qu’ils pensaient avoir décelée :
C, la tuberculose
E, les yeux
F, le visage
H, le coeur
K, la hernie
L, la claudication
SC, le cuir chevelu
TC, le trachome
X, la débilité mentale
Les individus marqués étaient soumis à des examens beaucoup plus minutieux. Ils étaient retenus sur l’île plusieurs heures, plusieurs jours, ou plusieurs semaines de plus, et parfois refoulés « 

Georges Perec, Ellis Island, P.O.L, 1994, pp. 48-49

Que sont ils devenus ?

Les registres de Ellis Island (consultables en ligne) nous apprennent que la plupart de nos 4 Russes ont réussi leur traversée :

Leizer Moiseff de Tcherkassy réussit à traverser le 2 mai 1925 de Cherbourg à New York, seul, sur le Mauretania. Il compte rejoindre son frère Israel à Philadelphie.

Isaac Avrin de Ekaterinoslaw réussit à traverser le 25 août 1926 de Cherbourg à New York avec toute sa famille sur le navire Homeric. Il y rejoint sa cousine Bella Avrin.

Joseph Guiltechnok de Vitebsk a réussi à traverser. Je ne sais pas quand, pas trouvé dans les registres d’Ellis Island, mais on le retrouve bien à St Louis dans le Missouri quand il est naturalisé avec sa femme en 1932.

Qu’est devenu Usic Malikin de Rechitza ? C’est le seul dont je n’ai pas retrouvé la trace. Peut être a t il tout de même lui aussi réussi sa traversée mais avec un nom écorché dans les registres ?

L’arrivée de ces personnes aux USA devait à peu près ressembler à cette photo de « Russian jews at Ellis Island« 

Cherbourg à l’heure juive

De nombreux articles de la presse locale gardent la trace de la présence importante de ces migrants à Cherbourg, en particulier les juifs d’Europe de l’Est.

« Chaque semaine nous voyons passer ici des centaines de juifs polonais qui reçoivent l’hospitalité de l’Atlantic Hotel. (…). Un ministre du culte hébraïque vient d’être installé à l’Atlantic Hotel afin de permettre aux nombreux juifs qui fréquentent cet établissement de suivre les commandements de leur religion. Les cérémonies ont du être célébrées jusqu’ici avec des moyens de fortune. Un café de la ville a été transformé en une salle de prières où se sont réunis deux cent juifs en costume rituels. Mais on annonce que prochainement une société hébraïque sera constituée à Cherbourg en vue d’installer une véritable synagogue.  » (Cherbourg Eclair, 1922 – Une synagogue à Cherbourg)

Cette synagogue de Cherbourg a t elle vraiment vu le jour ? En tout cas c’est bien au sein de l’hôtel Atlantique qu’a été célébré le Yom Kippour de 1923 :

 » Jeudi matin, l’hôtel Atlantique s’emplit du bruit des prières et des mélopées dont s’accompagnent les offices israélites. C’était chez les Juifs la grande fête annuelle du Pardon. (…) A l’office organisé dans une des vastes salles de l’Hôtel Atlantique, assistèrent plus de deux cent émigrants venant de Russie, de Yougoslavie, de Pologne, de Roumanie. Au fond de la salle avait été dressé un autel près duquel se tenait M. le rabbin Barros. (…) Il convia les fidèles à faire avec lui des voeux pour la République française libre et hospitalière. Après que le Rabbin eut dit la messe juive, des prières furent dites à la mémoire des soldats français morts pour la Patrie et des victimes des Bolcheviks. A cette dernière évocation une immense douleur se peignit sur les traits des fidèles. Certains qui ont vu périr leurs frères et leurs enfants pendant la révolution russe, se livrèrent aux manifestations du plus profond désespoir. La plupart de ces gens avaient échappé à la mort, aux supplices peut-être. Certains n’ont ils pas vu des êtres humains enterrés vivants ? Rien ne peut donner une idée des transports de douleur auxquels se sont livrés les juifs contraints de déserter leur patrie. » (Cherbourg Eclair, 1923 Le Grand Pardon à l’Hôtel Atlantique)

Ces déracinés sont une proie facile pour les trafiquants en tout genre comme l’illustre cette ecroquerie :

 » La Société américaine de protection des émigrants, 16 rue Lamarck, dont le directeur est M. Chapira, ayant réuni 250 de ses protégés, s’adressa comme elle en avait l’habitude à une compagnie de navigation pour faciliter leur passage en Amérique. Le représentant de la compagnie de navigation, M. Florian, recut de M. Chapira une somme de 300 000 francs, représentant le passage des émigrants de Paris à New York, prix du chemin de fer et de la traversée. (…) Mais en arrivant à Cherbourg on s’aperçut que les coupons maritimes que possédaient les 250 voyageurs étaient faux et on leur refusa le passage. La police judiciaire, avisée, a commencé des recherches pour retrouver M. Florian auteur de cette importante escroquerie, qui a disparu. » (Cherbourg Eclair, 1920 – Escroqués de 300 000 francs)

L’histoire ne dit pas si Florian l’aigrefin a été retrouvé et dûment châtié mais les émigrants ont eux heureusement été rapidement secourus :

« Les trois représentants de l’Asile de jour israélite envoyés à Cherbourg pour prêter aide et assistance aux 250 émigrants juifs sont trois négociants parisiens, MM H. Valdman, Rotenberg et R. Froucht. Ils apprirent la nouvelle de la mésaventure éprouvée par leurs coreligionnaires alors qu’ils étaient en réunion à la société hébraïque, 16 rue Lamarck à Paris. Aussitôt, l’ordre leur fut donné de se rendre à Cherbourg pour y porter secours aux voyageurs. Des sommes importantes furent remises aux trois délégués qui, sans même prendre le temps de passer à leur domicile, prirent le train à la gare Saint Lazare. Ils rassurèrent les 250 émigrants, pourvurent à leur nourriture et à leur logement, et leur annoncèrent que deux convoyeurs les conduiraient à Marseille. » (Cherbourg Eclair, 1920 –Solidarité des Israélites)

Cette solidarité impressionne :

 » Quelque évènement malheureux afflige-t-il l’un de ces errants, immédiatement tous ses coreligionnaires s’emploient à secourir sa détresse. Et surtout s’il lui manque quoi que ce soit pour entreprendre la traversée de l’Atlantique, on se cotise, on organise une fête, enfin on fait si bien que le voyageur peut poursuivre sa grande randonnée. »

Quel plus beau euphémisme que cette « grande randonnée »?!

Affiche d’époque d’un navire de la Cunard Line entre Cherbourg et les Amériques.

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