Nouvelle lecture estivale, sur les traces de « Dora Bruder ». J’avoue n’avoir découvert que récemment ce classique de Patrick Modiano paru en 1997. Notre prix Nobel de littérature national part sur les traces de Dora Bruder, une jeune fugueuse au coeur de Paris pendant l’occupation. Plutôt que de réduire cette ado à son destin tragique dans le Paris occupé, Modiano s’intéresse surtout à sa vie, aussi banale soit elle. Un livre qui s’inscrit un peu dans la même veine que le « Retrouver Estelle Mouflarge » récemment abordé ici.

C’est en tombant sur cette annonce parue dans un journal de l’époque que Modiano part à la recherche de cette gamine d’une quinzaine d’années. Piqué par cet avis de recherche, le romancier laisse la place à l’enquêteur. Le lecteur s’attache alors à suivre la vie de cette illustre inconnue, née à Paris en 1926 d’un père originaire de Vienne et d’une mère de Budapest qui se sont épousés en 1924 dans le 18e. Mais l’enquête est délicate car les traces laissées par une ado de cet âge sont évidemment très minces. Sa quête plonge le lecteur dans les rues du Paris tourmenté de l’époque, aussi bien dans les archives de la police que dans le couvent de bonnes sœurs où Dora a été placée. Et bute évidemment sur le manque fréquent de réponses : impossible de savoir ce qu’a fait Dora Bruder pendant sa fugue, « un blanc dans sa vie« .
Un blanc dans sa vie
« Il n’y a aucune trace d’elle entre le 14 décembre 1941, et le 17 avril 1942 où, selon la main courante, elle réintègre le domicile maternel, c’est-à-dire la chambre d’hôtel du 41 boulevard Ornano. Pendant ces quatre mois, on ignore où Dora Bruder était, ce qu’elle a fait, avec qui elle se trouvait. (…) Jusqu’à ce jour je n’ai trouvé aucun indice, aucun témoin qui aurait pu m’éclairer sur ses quatre mois d’absence qui restent pour nous un blanc dans sa vie. »

Au cours de recherches – qui ne portaient absolument pas sur cette Dora – j’ai découvert par hasard une bribe de réponse. J’ai ainsi trouvé dans les archives de l’APHP une infime trace de cette Dora Bruder. Dora a en effet été accueillie à l’Hôpital Rothschild du 10 au 19 février 1942, au beau milieu de sa fugue donc. Mais cette trace pose plus une nouvelle énigme qu’elle n’apporte une véritable réponse puisque le motif de son passage n’est pas précisé. Etait elle tombée malade au cours de sa fugue ? Elle passe ces 9 jours dans le Pavillon 5F, aux côtés de deux autres jeunes filles de 13 ans, non juives, accueillies le même jour, pour la même durée, dans le même pavillon.

Cette Gisèle Lebarrois (originaire de La Chapelle-Vicomtesse dans le Loir et Cher) et cette Denise Dosne (originaire de Val-St-Germain, Essonne) étaient peut-être les témoins recherchés par Modiano. Pendant ces 9 jours passés ensemble, ces gamines ont elles échangé avec Dora sur sa fugue ? Mais la première est décédée en 2010. Et si je n’ai pas trouvé la trace de la seconde, elle aurait tout de même 96 ans aujourd’hui.
En tout cas l’Hôpital Rothschild était manifestement bien connu de la famille Bruder. C’est là que Dora et sa soeur Adèle Bruder sont nées en 1926 et 1924. Et leur père Ernest Bruder y a aussi été de passage pour une nuit en janvier 1942, un mois avant sa fille.
Si ces informations ne changent rien au parcours de Dora Bruder et de sa famille entièrement déportée, elles rajoutent une trace concrète de la vie de Dora et une pointe de mystère à cette fugue et rappellent plus généralement l’intérêt que peuvent avoir les archives de l’hôpital Rothschild notamment sur la période de l’entre deux guerres.

Merci ….