Aurigny, le plus british des camps nazis

Un camp de concentration nazi sur le territoire britannique ? J’avoue que j’ignorais jusqu’à peu l’existence d’un tel camp. Et c’est au cours de recherches dans les registres de l’hôpital Rothschild de 1944 qu’une indication m’intrigue : « interné de l’île d’Aurigny ». Aurigny ?

Quelques recherches m’apprirent rapidement qu’il s’agit d’un petit caillou perdu en mer, au large de La Hague parmi les îles anglo-normandes. Petite île qui a la particularité d’avoir été occupée par les nazis pendant la guerre, qui y ont installé des camps de travail et de concentration. Bienvenue sur les traces du parfois méconnu camp d’Aurigny, unique camp de concentration nazi situé sur le territoire britannique.

Ile d’Aurigny (photo @ internet)

Le mur de l’Atlantique

Rapidement occupée par les nazis dès juin 1940, l’île d’Aurigny eut vite un intérêt stratégique pour les allemands vu sa situation géographique face à l’Angleterre. Intérêt notamment défensif, qui s’intègre au Mur de l’Atlantique. Et qui dit construction dit main d’œuvre, c’est à dire prisonniers. Opposants allemands, prisonniers russes, ukrainiens, espagnols, et aussi de nombreux juifs. Dans cette île, les nazis déportèrent 5 000 hommes, dont 855 Français, afin de les faire travailler pour l’organisation Todt, chargée de construire le Mur de l’Atlantique ; parmi eux, 590 Juifs.

Les détenus sont répartis entre quatre camps, désignés chacun par un nom de code emprunté aux îles allemandes de la mer du nord : Helgoland destiné aux civils raflés sur le front de l’est pendant l’hiver 1941-1942, surtout des jeunes originaires d’Ukraine ; Norderney dont la population initiale diversifiée laisse progressivement place aux déportés de France notamment juifs ; Sylt essentiellement composé de détenus russes ; enfin, Borkum constitué surtout de travailleurs allemands, « volontaires », requis, ou objecteurs de conscience
(Témoins de Jéhovah).

(photo @ internet)

« Conjoints d’aryennes »

Les juifs envoyés à Aurigny ont la particularité d’être, pour la plupart, des hommes mariés à des femmes non juives. Ces « conjoints d’aryennes » furent pourtant initialement jugés « non-déportables ». Comment expliquer cette relative « tolérance » des autorités à leur égard ? La Fondation pour la mémoire de la Déportation précise : « Leur sort exceptionnel pourrait provenir d’une recherche de compromis entre le gouvernement de Vichy et les autorités allemandes. Pétain a-t-il obtenu de soustraire certains ressortissants juifs français à la déportation vers Auschwitz, du fait de leur mariage avec une non-juive, souvent française? Les autorités allemandes ont-elles voulu faire quelques concessions pour mieux impliquer le régime de Vichy dans les grandes rafles parisiennes de l’été 1942 ? Ont-elles considéré cette population comme potentiellement négociable ? La question reste posée » (source dossiers FMD très complets consacrés à Aurigny, Mémoire Vivante 50 et 60)

Déportés non déportables

Mais avec la guerre totale menée par le Reich, ces « conjoints d’aryennes » sont finalement déportés. Direction Aurigny. Norderney voit ainsi arriver deux convois de Juifs, respectivement les 12 août et 11 octobre 1943. Le premier compte 325 hommes, le second 245. Pour la majorité, ils sont passés par Drancy et les camps du Loiret avant d’aboutir à Aurigny.

« Les Juifs d’Aurigny ne sont toutefois pas tous « conjoints d’aryennes ». Environ 10 % sont de jeunes juifs requis dans le cadre du Service du Travail Obligatoire, en réalité arrêtés et déportés à Aurigny. Il est possible que les Allemands aient voulu rajeunir l’effectif des déportés afin de fournir une force de travail plus efficace, la population des Juifs d’Aurigny étant constituée d’hommes d’âge mûr.  » (source FMD)

Parmi les registres de l’hôpital Rothschild de 1944, 55 déportés viennent d’Aurigny. Hormis deux jeunes parisiens de 22 et 23 ans célibataires (vraisemblablement STO), la moyenne d’âge est relativement élevée : 55 ans ! On est pas loin d’un mauvais remake de « Papy fait de la résistance » ! Le doyen a 75 ans, un certain Isaac Pitza. En réalité l’âge indiqué est erroné et Isaac n’a « que » 60 ans, né à Paris en 1884 d’un père polonais et d’une mère alsacienne. Vétéran de la première guerre mondiale, Isaac est médaillé de la croix de guerre (source matricule militaire). Victime de gaz asphyxiants, il perdra partiellement l’usage de la vue. Inimaginable de se dire que près de 30 ans plus tard ce vieillard sera arrêté et déporté pour aller construire des bunkers nazis sur une île britannique…

Extrait du registre d’entrées de l’Hôpital Rothschild de 1944 (709W/51 @APHP, photo Surnostraces)

Comment transmettre la mémoire d’Aurigny ?

L a Fondation pour la mémoire de la Déportation précise : « Aurigny n’est pas un camp d’extermination et le nombre de morts officiels recensés (389 détenus) reste limité et inférieur à celui des autres camps de concentration. Il est cependant difficile d’évaluer avec exactitude le nombre réel de victimes, la mer ayant servi à en faire disparaître discrètement un nombre sans doute non négligeable d’entre elles. »

Si les conditions de détention étaient moins pénibles à Aurigny que dans les camps d’Allemagne ou de Pologne, les internés n’en étaient pas moins soumis au travail forcé, sous-alimentés, et parfois exposés à des violences. Ils avaient le droit de recevoir des colis de leur famille, mais ceux-ci furent souvent interceptés au profit des Allemands. (source Cairn).

Aujourd’hui les traces du camp de Norderney sont en partie effacées à Aurigny. Le site a fait place à un … camping. Comment transmettre la mémoire d’Aurigny, c’est précisément la question posée par un lycée de Caen à ses élèves dans un très intéressant travail de sensibilisation à cette page de notre histoire auprès de leurs élèves.

Camping de Saye Beach, sur le site de l’ancien camp de Norderney

Carte d’Aurigny (Source @Gallica)

Détail des déportés d’Aurigny accueillis à l’hôpital Rothschild en 1944 (source 709W/51)

NomPrénomAgeLieu de NaissancePays / département
AckermannAron59ToulouseHaute Garonne
AdjadjMaurice53AlgerAlgérie
AisenstadtGeorges55VilnaRussie
AmarEmile58ConstantinopleTurquie
AscoliRobert57ParisFrance
BenchaimhonDavid59AlgerAlgérie
BenguiguiDavid60OranAlgérie
BeniflaMoïse54CasablancaMaroc
BernheimRaymond50ParisFrance
BernheimJean60Le HavreSeine Inférieure
BlochElie65VincennesSeine
BoesFelix Marcel62BordeauxGironde
CahnRoger47StrasbourgBas Rhin
CohenHenri59FezMaroc
DascaluHersz49DarabaniRoumanie
ElekanGeorges55ParisFrance
GluckBury40DorohoïRoumanie
IsraelDavid47SmyrneTurquie
KajlerMoïse50VarsoviePologne
KaufmannJean38LichtenauAllemagne
KoganValentin48NicolaieffRussie
KoralHenri54VarsoviePologne
KoussMarcel23ParisFrance
KovacsGeorges42BudapestHongrie
LemelJulien54WoerthBas Rhin
LevyEdmond52LiègeBelgique
LevyRaymond59Le HavreSeine Inférieure
LevyLouis70La RochelleCharentes Maritime
MarcovitchMarc65LakarkoffRussie
MeyerRoger Marc54CharmesVosges
MeyerLéon66San FranciscoUSA
MoïseLouis60NorroyMeurthe et Moselle
NacquetRené64CarpentrasVaucluse
NakacheJacques Isaac47BlidaAlgérie
NavaroSalomon50MagnésieAsie Mineure
PitzaIsaac60ParisFrance
PrivysIsaac62BerditcheffRussie
RobakCharles55SarnolinePologne
RosembergPhilippe56DwinskRussie
SassonIsaac48SaloniqueGrèce
SchalschaCharles55BreslauAllemagne
SeligmannRoger Marc65ParisFrance
SennetRobert50ParisFrance
SinasohnRichard48SchoenlankeAllemagne
SmaerAlexandre50BucarestRoumanie
SolonovitchGeorges22ParisFrance
TachnowNaphtar64MinskRussie
TaïebSamuel61TunisTunisie
TouatiMoïse48AlgerAlgérie
UllmannGodefroy62ZurichSuisse
UllmannGeorges62ParisFrance
UngerAdolphe50BerlinAllemagne
Wallach VidalLéo64MulhouseHaut Rhin
WeimbergJoseph29BucarestRoumanie
ZedrovskiRaymond43ParisFrance
ZilbermanMaurice49OdessaRussie

11 commentaires

  1. Bonjour,

    quelques remarques et informations sur le sujet.

    tout d’abord si le camp où étaient internés les juifs à l’ile d’Aurigny a été transformé en terrain de camping il y a surl’le un mémorial : »Hammond mémorial » qui commémore les morts des camps sur l’ile et annuellement l’amicale des anciens déportés se rendait sur l’ile, en 2018 le dernier président de l’amicale a remis les archives de l’association au musée du mémorial.
    sur l’histoire des camps de l’ile d’Aurigny il existe un ouvrage de référence de l’historien Benoit Luc « les déportés de France vers Aurigny ».
    Les internés juifs de ce camp étaient effectivement pour la plupart des conjoints d’aryennes, c’était le cas de mon père Robert Smolar arrêté en août 1941 lors des premières rafles parisiennes. Comme beaucoup de ses camarades il a circulé entre Drancy et les camps du Loiret avant d’être déporté en août 1943 à l’ile d’Aurigny.
    Je trouve qu’il est très osé d’écrire que le fait que ces conjoints d’aryennes n’aient pas été déportés à l’est aurait été le résultat d’une négociation de Pétain avec les nazis. Pour la raison qu’en 1941 la solution finale n’était pas encore la politique des nazis, de plus dès les grandes rafles de 1942 le fait d’être le conjoint d’une aryenne n’était plus une garantie de ne pas être déporté à l’est.
    Les nazis eux mêmes n’étaient pas au clair jusqu’en 1943 sur le sort des juifs allemands mariés à des allemandes, ils étaient internés dans les prisons à Berlin, c’est quand a été prise la décision de les déportés que les femmes allemandes mariées à des juifs ont manifesté leur opposition que le régime nazi a reculé, cet épisode assez méconnu a fait l’objet d’un film de Margarethe Von Trotta « Rosenstrasse »

    J’ai en ma possession quelques documents de l’amicale des anciens déportés de l’ile d’Aurigny, évidemment je peux les mettre à disposition, si cela peut intéresser.

    cordialement.

    Roland

    • Bonjour monsieur, nous préparons actuellement un documentaire de 52 min sur les déportés d’Aurigny. Ce documentaire, proposé à la chaîne ARTE ( en attente d’accord) est écrit par l’historien Jean Marc DREYFUS et réalisé par Laurence THIRIAT. Nous recherchons bien sûr toutes archives, enregistrements vidéo, photos…etc. Nous serions heureux de nous entretenir avec vous. En vous remerciant par avance. M. Bertrand – Producteur CELTIC FILMS PRODUCTIONS

    • Cher Roland, je vous serais très reconnaissant si vous pouviez partager des sources concernant Aurigny alors que moi et les insulaires d’Aurigny continuons à travailler sur la mémorialisation et l’identification des tombes potentielles à Aurigny et à garantir que toute l’histoire soit racontée à la fois sur le Transport 641 et sur les autres Juifs envoyés sur l’île. Meilleurs vœux, Marcus Roberts (directeur de « JTrails », une organisation caritative britannique)

  2. Cher Monsieur Smolar,
    Merci pour votre message et vos précisions. Concernant la remarque sur Pétain, elle vient de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation. A propos des mariages mixtes, pour info un article très détaillé concernant les cas allemands, italiens et français, où il semble que le cas français était comparativement moins dur que chez nos voisins où les mariages mixtes étaient interdits (dès 1935 en Allemagne), mais autorisés en France : https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2015-2-page-137.htm#no505
    Je vais essayer de trouver le film Rosenstrasse que je ne connaissais pas
    Et s’il y a qq docs de l’amicale des anciens qu’il vous semble intéressant de partager pour compléter cet article, vous pouvez m’écrire par mail [email protected]

    cordialement
    bonne soirée
    Nicolas

  3. Bonjour,
    Merci pour cet article bien illustré. Une fois encore, les registres d’entrée/sortie de l’hôpital Rothschild sont précieux pour nous documenter.
    Serge Klarsfeld n’avait pas inclus les déportés vers Aurigny dans son Mémorial de la Déportation des Juifs de France. C’est pourquoi, lorsque j’ai découvert une liste de ces déportés dans le livre mémorial de la Fondation pour la Mémoire de la Déportation à http://www.bddm.org/liv/details.php?id=V.1. j’ai choisi de les prendre en compte dans la version en ligne de ce mémorial situé à https://stevemorse.org/france
    Depuis, j’ai ensuite eu l’occasion de compléter et corriger cette liste que je vais également comparer à celle issue des archives de l’hôpital Rothschild. Merci pour votre contribution!

  4. Merci de nous faire découvrir ce camp unique en son genre de par sa localisation.
    Je dois dire que je suis perplexe au sujet d’Isaac Pitza. Si il est bien né en 1884 dans ce cas, il n’avait que 60 ans en 1944 et s’il avait vraiment 75 ans dans ce cas, il serait né en 1869. J’ai cherché dans les tables décennales des archives de Paris sans pouvoir le retracer. Il y a bien dans le 4e arrondissement trois naissances de petits Pitza entre 1887 et 1891 ainsi qu’une autre naissance d’un petit Jacob Pitza dans le 12e en 1883 mais dans les deux cas pas d’Isaac et pas de 1884.
    Dominique

    • Bien vu ! Une erreur s’était malicieusement glissée dans le registre (pourtant généralement très précis), je l’ai corrigée dans l’article. Merci Dominique

  5. Bonjour à tous. Mon grand père juif marié à une aryenne a été déporté de Drancy à Aurigny puis de nouveau Drancy . Quelqu’un peut il m’expliquer pourquoi certains déportés d’ Aurigny ont transités aussi par l’hôpital Rothschild ? Je vous remercie.
    GLUCK Marie Hélène.

    • Chère Madame, merci pour votre message et désolé de ma réponse tardive. D’après le dossier Mémoire Vivante n°60 évoqué dans l’article : « L’évacuation des Juifs est fixée par les Allemands au 7 mai 1944. Avant cette date, deux rapatriements sanitaires exceptionnels avaient pu avoir lieu, respectivement les 15 janvier et 29 mars en faveur de 150 détenus, dirigés sur Paris.L’Union Générale des Israélites de France (UGIF) avait obtenu des Allemands que ces évacués soient hospitalisés à l’Hôpital Rothschild. »

      Votre ancêtre Bury Gluck arrive à l’hôpital Rothschild le 19 janvier avec plusieurs autres détenus. Agé de 40 ans, il est dit domicilié 24 rue Mariée d’Avy à Clamecy (Nièvre), fils de Charles et de Marie, né à Dorohoï en Roumanie le 6 janvier 1904, marié à Juliette Magot. Il reste à l’hôpital Rothschild jusqu’au 14 juillet. Bien à vous, Nicolas

      • Bonjour à tou(te)s,
        Mon père a été déporté à Aurigny. Sur la liste publiée par la Fondation pur la memoire de la Deportation il est noté qu’il s’est évadé à Colembert le 2 septembre 44, je pense avec d’autres camarades pour qui figurent la même indication sur cette liste. J’ai retrouvé une attestation du Maire d’Alembon (village proche de Colembert) en date du 11 septembre 44 indiquant (je cite): »‘il faisait partie d’un convoi dirigé sur l’Allemagne par l’organisation Todt et a été abandonné sur le territoire de la commune d’Alembon le 2 septembre et a été hébergé dans notre commune jusqu’à ce jour, date de son départ pour Paris ».
        Si il nous a dit s’être « échappé » il ne nous a jamais rien raconté de sa déportation, de son arrestation et des circonstances de sa libération. Si quelqu’un en sait plus sur cette épisode…? Merci

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