Les Ulmann, destins ibériques d’Andalousie aux Baléares

Pour cette lettre U du ChallengeAZ 2024, partons sur les traces de deux soldats nommés Ulmann qui ont eu pas mal de points communs. Même âge, mêmes noms, mêmes parcours. Tous deux alsaciens originaires du Haut Rhin, marchands, nés en 1788, conscrits de 1808 dans le même régiment de la 4e légion de réserve, inscrits sur la même page du registre, et surtout tous deux faits prisonniers à la pitoyable défaite de Baylen en 1808 en Espagne. Et tous deux ont survécu à l’éprouvante captivité andalouse.

Registre de la 4e Légion de réserve (SHD 23 YC 64) où apparaissent Biman Uhlmann et Nathan Ulmann.

J’avais déjà consacré un billet détaillé sur cette légion et cette bataille de Baylen et vais me permettre d’en reprendre ici quelques éléments.

Les deux Ulmann

Bimann Uhlmann
Né le 12 août 1788 à Seppois le Bas, fils de Joseph et Schossele. Conscrit de 1808. Arrivé à la 4e légion de réserve le 30 juin 1807. Prisonnier de guerre le 19 juillet 1808 à Baylen. Ce « Bimann » est sûrement le Benjamin Ulmann de Seppois, fils de Joseph, qui épouse le 25 février 1819 à Obersdorf Flora Katz à qui il donnera une descendance.

Archives de la 4e légion de réserve (SHD 23 YC 64, photo ©SurNosTraces)

Nathan Ulmann
Né en 1788 à Durmenach, fils de Daniel et de Guillet Brunschweig. Conscrit de 1808, arrivé à la 4e légion de réserve le 30 juin 1807, prisonnier de guerre à Baylen le 19 juillet 1808. Aucun détail sur sa captivité mais il survit à la guerre et épouse le 18 décembre 1815 à Durmenach Jachet Ducas. Il décède le 27 avril 1843 à Besançon.

Archives de la 4e légion de réserve (SHD 23 YC 64, photo ©SurNosTraces)

La défaite de Baylen

1808. L’armée française engagée en Espagne se heurte à des soulèvements, notamment celui du 2 mai resté célèbre immortalisé par Goya. Le général Dupont de l’Étang est envoyé en Andalousie pour libérer la flotte française coincée dans la baie par les Anglais. Il quitte Madrid et mène ses hommes, en grande partie des jeunes conscrits inexpérimentés et des unités de réserve, vers le sud à travers l’Andalousie. Les Français, forts de près de 20 000 hommes se heurtent le 19 juillet 1808 près du village de Baylen à une armée espagnole de près de 30 000 hommes. Dispersés, mal organisés, sous un soleil andalou de plomb, les Français se voient bloqués et contraints à demander un cessez-le-feu, immédiatement accepté. Les pourparlers s’engagent et aboutissent à un accord clair : les Français sont forcés à une humiliante reddition mais contre la promesse d’être renvoyés en France.

C’est ainsi que plus de 17 000 Français, à qui ont été accordés les honneurs de la guerre, défilent devant leurs vainqueurs et rendent leurs armes, leurs aigles et leurs drapeaux. 2 500 autres ont laissé leur vie sur le terrain.

La Reddition de Bailén, Musée du Prado à Madrid (photo ©SurNosTraces)

Quand perfide Albion rime avec ponton

Mais la perfide Albion, principal soutien des Espagnols rebelles, les pousse à trahir leur parole et à ne pas honorer les termes de l’accord signé. Les Français désarmés qui se sont constitués prisonniers ne sont pas renvoyés en France comme prévu. Que faire de ces 17 000 prisonniers quand on n’a pas les infrastructures adéquates ? Certains, notamment les officiers, sont renvoyés en Angleterre. Mais je n’ai pas trouvé trace de nos Ulmann dans les registres des prisons anglaises.

Deux autres solutions se dessinent : parquer les prisonniers sur des « pontons », navires désarmés, démâtés, qui servent de prison flottante. Sépulcres flottants diront certains tant les conditions de vie étaient catastrophiques. Les pontons de Cadix resteront de sinistre mémoire.

L’enfer de Cabrera

Autre solution, pas meilleure, débarquer les prisonniers sur un ilot désertique des Baléares. Un Koh Lanta à 11 000 candidats, mais sans épreuves de confort, ni médecin, ni rien du tout en fait. Seul prix à gagner pour les plus endurants : la survie. Napoléon, peu enclins à tenter d’aller sauver ces soldats qui s’étaient rendus, n’a pas tenté d’aller les sauver. Vae victis. Maintenus prisonniers dans des conditions dramatiques pendant près de 5 ans, privés de tout et parfois nus, seuls 3 500 survécurent et furent libérés à la chute de Napoléon. Des « spectres sortis des abîmes de la terre » écrira à leur propos l’un de leurs libérateurs.

Pour en savoir plus sur les conditions de détention de nos soldats napoléoniens à Cabrera, une mission de l’INRAP pilotée par Frédéric Lemaire a été lancé ces dernières années.

Vue de Cabrera et d’une grotte où se réfugièrent des soldats
(photos de la mission de l’INRAP de novembre 2021)

Emouvante tombe de pierre d’un soldat de Napoléon (en bas à gauche), perdue sur l’Ile de Cabrera
(merci à Frédéric Lemaire de l’INRAP pour ces chouettes photos récentes de Cabrera)

Nos deux Ullman n’ayant (à ma connaissance) pas laissé de témoignage de leur captivité qui soit parvenu jusqu’à nous, on ne saura jamais s’ils ont passé leur captivité sur des pontons en Angleterre ou en Espagne ou sur l’îlot de Cabrera. Mais tous deux sont revenus de cette longue détention de 6 ans.

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