Terminus Trafalgar pour Anselme Salomon

Pour cette lettre T de notre #ChallengeAZ 2024, partons cette fois sur les traces d’une retentissante défaite, Trafalgar. Et plus précisément sur celle d’un de ses anonymes acteurs, Anselme Salomon, originaire de Metz, né le 21 avril 1775. Ses parents ? Inconnus. Anseleme est « fils naturel » d’après son registre militaire, né à St Nicolas, hospice messin qui accueillait les enfants abandonnés. Aucune certitude sur sa religion donc, mais la combinaison prénom / nom / localisation indique une judéité possible quoiqu’incertaine. Cette part de doute est aussi ce qui fait le charme de nos recherches.

Registre militaire de Anselme Salomon au 67e régiment d’infanterie de ligne
(SHD/GR 21 YC 564)

De l’infanterie

Appelé sous les drapeaux, il arrive le 17 Janvier 1799 (28 nivôse an VII) à la 67e demi-brigade d’infanterie. Son régiment participe aux combats de la deuxième coalition (1798-1802) formée à l’instigation de la Grande-Bretagne contre la France révolutionnaire. Notre soldat est blessé d’un coup de feu au bras droit à la bataille d’Engen le 3 mai 1800 (13 floréal an VIII) près du lac de Constance, victoire de l’armée française dirigée par Moreau contre l’armée autrichienne. Après toute une série de batailles, cette deuxième coalition se termine par la Paix d’Amiens en 1802.

A la marine

Courte période de paix, bientôt rompue par l’arrivée d’un nouveau premier ministre anglais qui relance la guerre contre Napoléon. Notre Anselme se révèle être un soldat amphibie, puisque c’est cette fois dans la marine de guerre qu’il est engagé avec son régiment. Il est ainsi embarqué à Toulon le 25 décembre 1804 (4 nivôse an XIII) sur le Scipion, fringuant vaisseau de 680 hommes et 74 canons de la classe Téméraire.

Modèle du Scipion (classe Téméraire) (source internet)

Rescapé de Trafalgar

Ce Scipion participe notamment à la célèbre bataille de Trafalgar le 21 octobre 1805 où les Anglais ont brillamment anéanti la flotte franco-espagnole au large de Gibraltar. Bataille qui a couté la vie à l’amiral Nelson autant qu’aux ambitions maritimes de l’Empire napoléonien. La flotte française n’est pas entièrement détruite ce jour là, quelques bateaux qui se trouvaient en tête de la flotte ont réchappé du désastre. Dont le Scipion qui était en pointe. Mais pas pour très longtemps : RDV le 4 novembre 1805, au large du cap Ortegal alors que les quelques bateaux rescapés tentent de regagner la France.

Ordre de bataille de la bataille de Trafalgar : les deux colonnes britanniques (en rouge) cassent la colonne franco-espagnole (en bleu) à angle droit. Le Scipion, en tête, échappe à la destruction.

Les rescapés de Trafalgar rencontrent la marine anglaise au large de la Corogne. C’est le combat naval du cap Ortegal. Les 4 navires français, éprouvés, se heurtent à 8 navires anglais. La suite, c’est un officier français présent à la bataille qui la raconte :

« Le contre-amiral fit des signaux ordonnant de former une ligne unique de bataille ; toujours le même système déplorable ! Notre vaisseau, le Duguay-Trouin, à la droite du vaisseau-amiral le Formidable, et le Scipion et le Mont-Blanc à la gauche. Les Anglais, de leur côté, firent une manœuvre bien plus intelligente, qui consiste à séparer les navires ennemis les uns des autres, à les envelopper autant que possible et à les écraser en détail. A quoi bon tous ces détails, chère amie? Pardonne-moi, c’est si cruel de se voir battus, écrasés, lorsque peut-être… Enfin, nous nous sommes défendus avec l’énergie que donne le désespoir; mais, toujours manœuvrant mal et avec une déplorable indécision ; l’ennemi, avec sa grande supériorité du nombre, le bon état de ses navires qu’il manœuvrait avec aisance, nous écrasait en mettant à profit notre faiblesse et nos erreurs. »

Bref, Anselme et ses camarades sont faits prisonniers de guerre et ramenés en Angleterre, épisode illustré par par la toile ci-dessous. Quelque part dans ce navire démâté se trouve Anselme Salomon.

Battle of Cape Ortegal par Francis Sartorius : les Anglais ramènent les Français prisonniers

L’officier poursuit :

« Restés à bord de notre vaisseau, on nous a dirigés sur Plymouth, où nous sommes arrivés, le 9 novembre. Les officiers anglais, je leur dois cette justice, ont été convenables avec nous pendant la traversée ; mais ils ne tardèrent pas, dans un esprit de vengeance peu digne d’une grande nation, à nous faire payer très cher le bien-être relatif qu’ils nous avaient accordé ! En effet, le 17 novembre dernier, nous avons été jetés pêle-mêle avec les soldats, dans un abominable ponton dont l’état de vétusté est repoussant, contraints à coucher sur le plancher, faute de place pour suspendre des hamacs. Quel air empesté nous respirons ! Cinq cents hommes entassés dans un espace aussi restreint, n’ayant pour se promener et prendre l’air, pendant quelques heures, que la moitié du bâtiment.

Le malheur de ne pas vaincre

Les officiers et les soldats français ayant survécu aux désastres maritimes de Trafalgar et du Cap Ortégal, restèrent pendant neuf ans (1805-1814) prisonniers de guerre en Angleterre. Après un séjour de deux ou trois mois à bord des pontons de Plymouth, les officiers furent internés dans les villes du pays et considérés comme prisonniers sur parole. Quant aux sous-officiers et soldats, ceux qui purent y résister, subirent le régime des pontons, pendant leur captivité de neuf années ; car, l’empereur Napoléon n’ayant jamais voulu entrer en négociations avec l’Angleterre pour traiter du rachat des prisonniers faits à Trafalgar et au Cap Ortégal, les malheureuses victimes de la politique impériale n’ont pu rentrer en France qu’en 1814. Napoléon désespéra de la marine française après Trafalgar. Il voulut oublier cet échec et il sacrifia ceux qui avaient eu le malheur de ne pas vaincre.

Source Gallica : « Combat du cap Ortégal, 13 brumaire an XIV (4 novembre 1805). Épilogue de la bataille de Trafalgar… [Signé : Gemähling.]« 

Archives des prisons anglaises – pontons de Chatham (source Findmypast)

On retrouve notre Anselme dans les registres des pontons de Chatham, ces carcasses (« hulks » in english) de bateaux qui servent de prisons flottantes. Dans ce registre, on y voit que plusieurs de ses camarades de captivité venant également du Scipion sont morts de typhus, de fièvre, de phtisie,…

Exemple de ponton, bateau prison (source Wellcome Collection)

Sur les pontons de Chatham, vastes tombeaux flottants

Le Dictionnaire des sciences médicales de 1820 dresse le bilan de la vie dramatique sur les pontons (extraits) :

 » Les prisonniers des pontons de Chatham occupent la batterie basse et le faux-pont. L’homme de la plus petite taille ne peut jamais s’y tenir debout. Les ouvertures pour donner de l’air consistent en quatorze hublots ou petites fenêtres de dix sept pouces carrés sans vitres. La chaleur produite par l’entassement des prisonniers est si grande qu’on ne pouvait fermer les hublots que d’un côté à la fois et c’est ce qui se pratique avec de mauvaises guenilles.

Les hommes entassés par centaines dans les batteries et faux ponts hermétiquement fermés en hiver pendant un espace d’au moins seize heures tombent pour la plupart faibles et suffoqués par le défaut absolu d’air. Si l’on essaye alors d’obtenir qu’un des hublots soit ouvert pour faire respirer l’homme mourant qu on y a porté, les voisins de l’ouverture complétement nus parce qu il est impossible de résister autrement aux étouffements de cette chaleur concentrée se trouvent saisis par le froid au milieu d’une transpiration abondante et ils ne tardent pas à être attaqués de maladie inflammatoire.

L’emplacement accordé à un prisonnier pour tendre son hamac est de quatre pieds anglais et demi. On accorde au prisonnier dans les pontons beaucoup moins d’espace pour se poser que la mesure de son corps n’en doit remplir. Le mal ne s’arrête pas là si de nouveaux prisonniers arrivent on les jette dans les batteries. Alors ils ne trouvent pas de place pour suspendre leurs hamacs et ils sont réduits à coucher sur la planche humide et nue sur un plancher ruisselant de l’eau des évaporations et transpirations forcées. Aussi longtemps qu’il reste au prisonnier quelques-unes des guenilles avec lesquelles il est entré en prison il ne reçoit aucun vêtement Aussi la nudité de la plupart est-elle effroyable ils sont rongés de vermine.

Aussi dans ces horribles prisons définies si énergiquement de vastes tombeaux flottants la mélancolie, la nostalgie et le désespoir s’emparaient de chacun des prisonniers et donnaient même à leurs maladies les plus simples en apparence une issue très souvent funeste en les compliquant de typhus. Si les faits n’étaient attestés par des milliers d’individus on se refuserait à croire à tant de cruautés. Les traversées dAfrique en Amérique des esclaves entassés tout enchaînés jusquà douze ou quinze cents dans un étroit navire ne sont pas plus horribles.

Tous les matins passage brusque de l’intérieur du ponton où la chaleur était étouffante, l’air méphitique, asphyxiant, la respiration haletante, angoisseuse et le corps dans un bain de sueur, à un air froid brumeux glacial qui déterminait tout de suite et entretenait chaque jour l’affection pulmonaire. « 

Aperçu du traitement qu’éprouvent les prisonniers de guerre français en Angleterre,
Colonel Lebertre (Gallica)

Lève-toi et marche (enfin si tu peux)

On imagine l’état déplorable d’un prisonnier qui a survécu 9 ans dans ces conditions dramatiques. Notre pauvre Anselme survit péniblement jusqu’en 1814, date de la chute de l’Empire napoléonien qui entraîne la libération des prisonniers de guerre. Anselme est alors noté comme « Faible des organes posturaux et atteint de douleurs rhumatismales. » Faible des organes posturaux ?! On l’imagine roulé en boule à transpirer dans son hamac pendant près de 10 ans avoir soudain un peu de mal à se déplier…

Rentré à Calais le 3 juillet 1814, Anselme Salomon reprend tout de même du service et passe à la 11e compagnie de vétérans en activité à Bouillon (Ardennes) le 30 novembre 1814. Il est précisé qu’il est « passé en subsistance dans la compagnie de fusiliers vétérans de l’Aisne le 6 septembre 1831 ». C’est là que je perds sa trace. Je ne connais ni ses origines précises ni son sort. Tout ce qui reste de cet Anselme Salomon sont ces quelques traces ténues débusquées au gré des archives. Un anonyme parmi les anonymes, un sans grade qui comme tant d’autres, de quelque confession que ce soit, a vécu durement dans sa chair ces guerres impériales.

Registre militaire de Anselme Salomon au 67e régiment d’infanterie de ligne
(SHD/GR 21 YC 564)

2 commentaires

  1. J’allais commenter que je trouvais drôle le concept de soldat amphibie, mais la fin de cet article m’a légèrement ôté l’envie de plaisanter. Quelles conditions horribles !

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