Pour cette lettre Q du ChallengeAZ 2024 dédié aux soldats juifs de Napoléon, bienvenue sur les traces d’un certain Jacob Quiros, aux faux airs de Jack Sparrow. Pas dur à choisir car parmi les près de 3 000 soldats identifiés c’est le seul nom commençant par un Q.
« Jacob Mindis QUIROS » nous vient de loin puisqu’il est né en 1781 « en Amérique », au Cap Français, alors colonie française. Jacob est le fils de Abraham et de Sara Victoria.

(source SHD/GR 21 YC 342)
En 1803, on retrouve Jacob en France, dans la Somme, enrôlé au 39e régiment d’infanterie de ligne le 26 vendémiaire an XII (19 octobre 1803). Il remplace un autre conscrit, un certain Jean-François Lamollet, conscrit de l’an 10 de Namps au Val (Somme). Jacob y gagne d’ailleurs le surnom de Lamollet comme l’indique son registre militaire : « Jacob Mindis Quiros dit Lamollet« . Ce Lamollet est le fils du maire du village. Comment a t il trouvé ce remplaçant, ce jeune « américain » sans aucune attache dans la région ? Je pensais que les remplaçants devaient être trouvés dans le même canton, peut être y avait il d’autres circuits pour trouver son remplaçant…
Une famille émigrée à Saint Domingue
Son nom est en réalité MENDES QUIROS. Ses parents Abraham Mendes Quiros et Sarah Victoire Mendes avaient demandé en 1779 un passeport pour quitter Bordeaux pour l’Angleterre (source : Jewish Emigration from Bordeaux during the Eighteenth and Nineteenth Centuries, Zosa Szajkowski). Ils ont manifestement atterri à St Domingue, à une époque où l’installation des Juifs dans les colonies françaises était tolérée à défaut d’être officiellement autorisée. En effet le Code noir de 1685 toujours en vigueur interdisait en principe aux Juifs de vivre dans les colonies françaises. Ils étaient tout de même tolérés car contribuaient par leur activité commerçante à la prospérité des Antilles, même s’ils n’avaient pas le droit de pratiquer le commerce et l’exploitation des esclaves.

Pourquoi Jacob est il finalement revenu en France ? Pourquoi a-t-il traversé l’Atlantique pour jouer remplaçant dans la Somme ? Impossible à dire avec certitude mais son départ de St Domingue est peut-être lié à l’agitation puis la révolte en 1791 des esclaves de cette colonie de plantation. Haïti en comptait près de 450 000, bien plus qu’en Guadeloupe et Martinique réunies. L’expédition lancée par Napoléon en 1802 pour rétablir l’ordre sera un échec, permettant à cette colonie de prendre son indépendance dès 1804, désormais rebaptisée Haïti. Et Cap-Français renommé Cap-Haïtien. Mais la famille de Jacob ne semble pas être restée très longtemps à St Domingue puisque sa soeur Abigael est née à Bordeaux en 1785. La famille avait semble t il un peu la bougeotte…

L’échec de la reprise en main de St Domingue poussera Napoléon à céder la Louisiane aux USA en 1803. Ce vaste territoire était très convoité par d’autres puissances coloniales, Angleterre en tête, et Napoléon avait fortement besoin d’argent pour financer ses guerres en Europe. Quand on parle de Louisiane, on pense souvent à de vieux bayous marécageux avec des traînées de jazz où dans la moiteur profonde résonne un refrain embrumé porté par le chant d’une trompette désœuvrée (c’est ce qui arrive quand on écoute trop Ludwig von 88 dans sa jeunesse…). Mais c’est assez fascinant de réaliser qu’en réalité le territoire cédé par Napoléon allait jusqu’aux Rocheuses et à l’actuel Canada !

Remplaçant dans la Somme
Sous les drapeaux du 39 régiment de ligne, Jacob participe aux « campagnes de la flottille des ans XII et XIII », en pleine préparation d’invasion de l’Angleterre. En gros il a fait le pied de grue à Boulogne, le temps d’amasser une vaste armée et de préparer l’invasion de l’Angleterre. Invasion qui ne sera jamais lancée faute de marine suffisante. A défaut Napoléon lance sa Grande Armée sur l’Autriche et la Russie qui avaient eu la riche idée de s’allier à l’Angleterre. De vendémiaire an XIV à décembre 1807, Jacob participe ainsi aux combats de la Grande Armée. Son régiment fait partie du 6e corps d’armée, sous les ordres de Ney, engagé notamment à Iéna, Eylau et Friedland. Jacob est finalement réformé le 21 décembre 1807 sans autre forme de précision. Qu’est il devenu ensuite ? Je perds alors sa trace.

Corsaire à Port-Vendres
En tout cas c’est ce que je pensais avant de tomber récemment grâce à Geneanet sur l’acte de décès d’un certain « Joseph Meredit Quiros ». Intriguant… Cet acte concerne en réalité un certain Joseph Mendes Quiros, natif de Cap Français, décédé à Port Vendres (alors simple quartier de Collioure) le 27 octobre 1810. Peut-être un frère ou un cousin ? En poursuivant la transcription de l’acte je finis par m’apercevoir que ce Joseph, domicilié à Marseille, était alors volontaire à bord du corsaire l’Agate, âgé de 26 ans, et surtout … « surnommé Lamollet« . Nul doute, ce Joseph est bien notre Jacob ! Après son service comme remplaçant, il a manifestement poursuivi la voie des armes, autrement. Les corsaires étaient des entrepreneurs privés (corsaire se dit d’ailleurs « privateer » in english), soumis aux lois de la guerre et officiellement autorisés d’aller rapiner nos ennemis, surtout si c’était nos amis anglais.
Mais n’est pas un immortel pirate des Caraïbes qui veut ; Jacob n’aura été au final qu’un trop humain corsaire méditerranéen.

Il n’est tout de même pas fréquent de tomber sur des corsaires, même si dans son cas il n’a en effet pas fait long feu…
Encore un destin extraordinaire !