Pour cette lettre L du ChallengeAZ 2024, partons sur les traces de deux lions d’Arras, plutôt des lionceaux, deux très jeunes soldats originaires d’Arras nommés Lion / Lyon.
Deux enfants tirés des hospices d’Arras
Jacob Lion, né en 1798 est âgé de 13 ans quand il arrive aux Pupilles de la Garde le 23 octobre 1811. Il est réformé après quelques mois à peine, le 8 janvier 1812. Parents et lieu de naissance non précis sur le registre, autant dire que son identification ne va pas être évidente. Seules informations précises : sa date de naissance, et le fait qu’il ait été tiré de l’hospice d’Arras avant de rejoindre son régiment.

Un autre individu rejoint également les pupilles de la Garde. Un certain Levi Lyon, né le 10 octobre 1796 et âgé de 15 ans quand il arrive le 15 août 1811. Lui aussi est tiré de l’Hospice d’Arras, sans parents ni lieu de naissance précisé. Il exerce le métier de perruquier, très peu courant à l’époque parmi les recrues. Il passe 3 ans dans son régiment jusqu’à la chute de l’Empire avant de déserté dans les mois qui suivent l’exil de Napoléon à Elbe.

Sur les traces de Lion et Lyon
Jacob Lion et Levi Lyon, deux soldats enrôlés dans le régiment des Pupilles de la Garde en 1811. Deux homonymes, deux ans d’écart, tous deux issus de l’hospice d’Arras. Fratrie vraisemblable malgré le peu d’infos sur leur origine, en l’absence d’infos sur leurs parents et leur lieu de naissance.
Ces deux enfants soldats sont-ils seulement juifs ? Vu qu’ils viennent tous deux de l’hospice d’Arras, une première piste à creuser est naturellement la liste de prise de noms de 1808 du département du Pas de Calais. Dans le recensement de 1808 du Pas de Calais, une famille juive à Arras peut correspondre : Rebecca Wolff, veuve de David Lyon, mère de dix enfants et sans moyens. Le nom du père, « Lyon », colle bien. Veuve et sans moyens : cela pourrait expliquer le placement à l’hospice de quelques uns des 10 enfants. A creuser.
En suivant cette piste, on arrive à cerner les contours de cette famille. Le père est Aaron Isaac Lyon originaire « de Bronswic en Allemagne » (Brunswick), et la mère Rebecca Wolff originaire de Rotterdam où ils se marient. D’après les lieux de naissance des enfants, la famille a successivement vécu à Rotterdam, puis Lille, Dunkerque et enfin Arras à partir de 1800. Parmi leurs enfants on retrouve notamment un certain Bernard Levi Lyon, qui se marie à Bruxelles en 1831. Sur son acte de mariage on apprend qu’il est né à Lille le 10 octobre 1796, … soit la date exacte indiquée sur le registre matricule. Et qu’il est « marchand parfumeur et coiffeur« . Bingo !Indubitablement on a retrouvé notre pupille perruquier Levy Lyon !
Parmi ses frères on note également un certain Jacob Lyon, né à Dunkerque le 18 mai 1798, soit précisément la date indiquée dans le registre matricule. Ce Jacob est bien notre pupille brièvement enrôlé à 13 ans dans la garde impériale. Ce Jacob Lyon épouse à Paris en 1826 une certaine Julie Fanny Noel. Il est alors marchand tailleur, demeurant 14 rue Tiquetonne.

Le Régiment des Pupilles de la Garde
J’avoue avoir été assez surpris de voir des gamins de 13 et 15 ans rejoindre l’armée.
Le Régiment des Pupilles de la Garde a été créé par Napoléon en 1811 comme un corps composé d’enfants et d’adolescents, notamment issus des hospices de l’Empire. Il existait un corps semblable en Hollande – les Vélites. Ce corps, suite à l’annexion récente de la Hollande par la France, a surement été une source d’inspiration pour Napoléon. Le surnom de « Garde du Roi de Rome » lui a également été donné vu que le fils de Napoléon, sur nommé l’Aiglon, est né en 1811 même si le rôle de ces pupilles n’a manifestement pas été de garder le dit Aiglon.

Cette unité n’était pas envisagée à l’origine pour participer à des actions de guerre. Elle avait surtout un rôle d’apprentissage scolaire et militaire. Son rôle militaire a été très limité, cantonné à la défense de Paris en 1814 à la chute de l’Empire.
D’après Laurent Ramella qui a écrit son Mémoire de Maîtrise sur le sujet (consultée au SHD, cote TU 744) :
« Le régiment des Pupilles de la Garde avait été conçu comme une unité multinationale. Napoléon, héritier de la Révolution Française, ne pouvait concevoir d’intégrer les enfants issus des hospices des départements « historiquement » français, et de délaisser les orphelins des hospices belges, hollandais, italiens, ou allemands. Cela allait contre les principes encore très forts d’égalité et de fraternité. On ne pouvait admettre de donner une chance aux orphelins français et de la refuser aux autres. (…). L’Empereur a certainement imaginé que des jeunes gens de nationalités différentes, éduqués et instruits de manière identique dans une même unité, forgeraient des amitiés et aplaniraient les différences culturelles, permettant de dépasser les clivages de nationalités. Dans la vision européenne de l’Empereur, qui est indéniable même s’il place la France en position centrale, certains diront hégémonique, le régiment des Pupilles de la Garde devait fournir à la Grande Armée non plus des soldats français, hollandais, belges, italiens ou allemands, mais de véritables soldats européens« .
La chute de l’Empire et le réveil des nationalités sonnera le glas de cette belle utopie.
Voilà un article bien intéressant !
Merci !
Le rêve européen avant l’heure ! Bravo pour les avoir identifiés malgré le peu de renseignements disponibles !