Francfort Cerf, chirurgien de la Grande Armée

Pour cette lettre F du #ChallengeAZ 2024, bienvenue sur les traces de Cerf FRANCFORT. Pour une fois il ne s’agit pas d’un soldat mais d’un chirurgien, qui a parcouru tous les champs des plus grandes batailles avec pour seul rôle de sauver des vies. Et qui y a perdu la sienne.

De la mercerie à la chirurgie

Né à Metz en 1782, Cerf Francfort est le fils de Marc Lion Francfort, négociant, et de Perlé Mayence. Cerf apprend la chirurgie à l’hôpital militaire de Metz mais devient marchand mercier après son mariage avec Riclé Levy de Hellimer le 1er novembre 1799. Suivent quelques années de vie de famille tranquille. Mais le 6 novembre 1805 Cerf est appelé sous les drapeaux comme chirurgien sous-aide. Ce jeune père de 3 jeunes enfants (Lion né en 1801, Moyse en 1803, Perla en 1804) rejoint la Grande Armée. Moins d’un mois plus tard, il sera à Austerlitz. Viennent ensuite Iéna (1806) et surtout Eylau et sa terrible boucherie (40 000 morts et blessés dans cette seule journée…), ou encore le siège de Dantzig et enfin Friedland (1807).

Du soleil d’Austerlitz à celui de Catalogne

En avril 1808 Cerf monte en grade et se voit attaché au 93e régiment de ligne comme chirurgien aide-major. Il est envoyé en Catalogne où il passera 4 années.

Le 4 février 1810, sa femme écrit au ministre de la guerre pour demander une permission à son mari. Si sa femme fait une telle démarche c’est que « son père vient de décéder, qu’il a laissé quinze enfants, un bien assez considérable pour partager et régler entre eux. » Elle demande pour son mari « une permission momentanée de venir à la maison pour assister à régler et à discuter cette affaire de famille, sa présence étant indispensable pour régler les différents objets de la succession vu qu’il y a des enfants de deux lits, qui rendent sa présence très nécessaire, attendu qu’il a le plus de lumière des affaires de la famille« . Le maire de Hellimer confirme que Bernard Levy (1748-1810) est bien décédé le 23 janvier 1810, laissant quinze enfants.

Le régiment de Cerf est très réticent à l’idée de laisser partir ce chirurgien apprécié et indispensable. « Le 4e bataillon étant depuis le moins de novembre à Lérida, c’est le sieur Francfort qui a dirigé en chef l’hôpital de cette place dans lequel il n’y a jamais eu moins de 600 malades et que n’ayant personne pour le remplacer je me trouve dans le plus grand embarras. (…) Ce bataillon est dans un cas particulier, il est isolé du régiment, marche seul avec nous, est souvent détaché, et a un véritable besoin de conserver un aide major, au moins jusqu’à sa réunion avec son régiment. » Une permission de 3 mois lui est tout de même accordée le 23 février 1810.

Cerf est ensuite de retour en Espagne puisqu’on le retrouve au siège de Figueres en août 1811. Cette place forte était tombée aux mains des insurgés espagnols et les armées de Napoléon l’assiégeaient pour la récupérer. Le 12 août 1811, Cerf est atteint d’un éclat de boulet à la tête. La blessure est grave, très grave.

Citadelle de Figueres (photo internet)

Blessé à la tête et dans son honneur

Cerf survit mais reste pendant longtemps hors d’état de reprendre un service actif. Convalescent, il rejoint à Besançon le dépôt de son régiment et y arrive en octobre 1811. Et là patatras… Pire encore qu’un boulet reçu à la tête, il découvre qu’il est contumax (j’avoue avoir découvert ce terme pendant ces recherches). Cerf a été condamné par contumace à 16 années de fers par un tribunal du Mont-Tonnerre. La raison ? Cerf l’explique dans une émouvante lettre datée du 30 octobre 1811 (d’autant plus émouvante qu’elle a été écrite très peu de temps avant sa mort).

Lettre de Cerf Francfort 30 octobre 1811
(source SHD 3YG 13562, photo Surnostraces)

Le fruit de l’erreur et de la légèreté

Un vol avait été commis en mai 1805, 6 mois avant son départ pour la Grande Armée. Les voleurs furent arrêtés et dénoncèrent un certain Francfort. Pas le même prénom. Aucune défense. Mais pas de quoi faire trembler la main des juges. « Deux de ces brigands déclarèrent qu’ils avaient vendu une partie des marchandises à un nommé Hertz Francfort« . (…) « Ainsi, sans avoir été appelé, sans avoir pu démontrer mon innocence, ignorant ce qui se passait au moment où je servais ma patrie en Espagne, on flétrissait mon honneur sur les bords du Rhin« . « N’ayant jamais souillé ma vie par aucune action répréhensible, (…) je dois au corps respectable dont je suis membre, à ma femme, à mes enfants et à moi-même de venger mon honneur en faisant annuler un arrêt par défaut, évidemment le fruit de l’erreur de la légèreté. » Cerf décide de se constituer prisonnier pour pouvoir se défendre et enfin bénéficier d’un jugement équitable. « Cette tâche ne sera pas difficile à remplir car je n’ai à rougir d’aucune action de ma vie ».

Manque de bol, encore très affaibli par sa blessure, Cerf quitte le dépôt de son régiment et tombe gravement malade alors qu’il tente de rejoindre le tribunal à Trèves. Accueilli à Toul chez son oncle Isaac il y décède en janvier 1812. Son honneur n’aura jamais pu être rétabli par la justice.

Courrier du chirurgien Percy en faveur de Cerf Francfort
Extrait du dossier de Cerf Francfort – Courrier de Percy
(source SHD 3YG 13562, photo Surnostraces)

Zèle, dévouement, intelligence et honnêteté

A défaut, et certainement bien plus important, on trouve dans le dossier de Cerf quelques mots à son égard signé de Percy, le chirurgien en chef des armées de Napoléon et considéré comme l’un des pères de la chirurgie militaire.

Il est juste que vous trouviez ici les témoignages que vous avez mérité pour le zèle, le dévouement, l’intelligence et l’honnêteté avec lesquelles vous avez rempli vos devoirs pendant tout le temps que vous avez été employé à la Grande Armée.

Percy

Percy a eu un parcours assez similaire à celui de Cerf puisqu’ils ont servi tous deux sur les champs de bataille de Austerlitz, de Iéna, de Eylau, de Friedland, puis en Espagne. Au cimetière du Père Lachaise, sa tombe précise qu’ « Il fut le père des chirurgiens militaires ». Et on retrouve même Percy sur le célèbre tableau de Gros peint en 1807-1808 (c’est lui ci-dessous avec le manteau rouge et les favoris). Bref, Percy laisse à Cerf en guise d’héritage un témoignage immortel.

Détail du tableau de Antoine-Jean Gros « Napoléon sur le champ de bataille d’Eylau » avec Percy
(source Wikipedia)
Mon fils devant le tableau au Louvre (dix ans avant que je n’écrive cet article !)

Pour aller plus loin :

La santé aux armées. L’organisation du service et les hôpitaux. Par SANDEAU Jacques

A propos du 93e régiment d’infanterie de ligne et de son bataillon envoyé en Espagne

15 commentaires

    • Il y a des variantes dues soit aux transcriptions (j’ai relevé Riclé, Riklé et Rricklé par exemple), soit à cause de la langue.
      Ainsi Nephtali devient Hirsch ou même Hertz en allemand et Cerf en français.
      Pour Lyon devenu actuellement Léon, on trouve Lion qui est l’animal de Juda, mais aussi Juda et Yehuda ou encore Leib.

    • Lion et Cerf sont effectivement des prénoms typiquement juifs très courants à l’époque. A tel point que je n’avais même pas noté la filiation surprenante d’un Cerf fils de Lion 😉 En fait ce sont les symboles qui représentaient certaines des 12 tribus d’Israel. Le Cerf représente la tribu de Nephtali (Hirsch en Allemand) ; le Lion représente la tribu de Juda (Löwe en Allemand). Certains symboles de tribus ont également d’autres noms en allemand, mais pas repris en français j’ignore pourquoi : Beer (=Ours pour la tribu d’Issachar) ou Wolff (=Loup pour la tribu de Benjamin). Je n’ai jamais croisé dans mes recherches le moindre Loup ou Ours, mais plein de Cerf et de Lion ! (et sans vouloir divulgacher, on risque d’en retrouver à la lettre L…)

      • Bonjour,

        .Je vous remercie pour ces précisions.

        Si je n’ai pas de Beer, je retrouve, comme vous, le prénom (et le nom) de Wolff (ou Wolf) dans mon arbre chez des personnes de langue allemande (Sarre et Bohême)

        Cordialement

        Serge

  1. Un Cerf fils de Lion, voilà qui n’est pas banal ! Je me pose la même question que Christelle à propos de ces prénoms inhabituels.

    Un destin émouvant que celui de Cerf Francfort – et quelle chance que d’avoir retrouvé autant de sources le concernant !

    Merci beaucoup pour ce challenge, que je suis avec plaisir !

    • Il était d’usage avant les prises de noms de 1808 que le fils prenne pour nom le prénom de son père en précisant « fils de .. » ce qui complique sérieusement les recherches généalogiques car dans une ville il peut y avoir des homonymies délicates à résoudre sans aller chercher dans les archives notariales (qui ne sont pas toujours en ligne et surtout rarement indexées).
      Cordialement
      Serge

  2. Un Cerf fils de Lion, voilà qui n’est pas banal ! Je me pose la même question que Christelle à propos de ces prénoms inhabituels.

    Un destin émouvant que celui de Cerf Francfort – et quelle chance que d’avoir retrouvé autant de sources le concernant !

    Merci beaucoup pour ce challenge, que je suis avec plaisir !


  3. Bonjour,

    Ma grand-mère est née FRANCFORT de son père Léon (1857-1945), fils d’un autre Cerf FRANCFORT (1829-1904), fils de Lyon FRANCFORT (1801-1838) lui-même fils de ce Cerf FRANCFORT et son épouse Ricklé LÉVY qui figurent parmi mes ancêtres.

    Je vous serais très reconnaissant de me permettre d’ajouter votre texte à mon arbre.

    Pourriez-vous également m’indiquer où vous avez pu trouver ces documents ?

    Bien cordialement.

    Serge Guérin

    • Bonsoir, merci pour votre message et ravi si vous avez apprécié cet article et pu découvrir des choses sur votre ancêtre ! Vous pouvez bien entendu reprendre comme bon vous semble le contenu de cet article. La principale source est son dossier d’officier de santé consulté à Vincennes au SHD. Je l’ai photographié, je vous en enverrai une copie si ça vous intéresse.

  4. Bonjour,

    je vous fait la même demande que mon cousin germain Serge GUERIN sur l’utilisation dans ma généalogie de votre publication car nous avons la même grand-mère FRANCFORT

    Merci pour ce beau travail ou j’avais quelques informations sur le décès mais pas autant

    Salutations

    Max-Francis DUBSKY

    • Bonsoir, merci pour votre message et avec plaisir si vous souhaitez reprendre, partager et poursuivre ces recherches. J’ai son dossier d’officier de santé photographié au SHD de Vincennes, je pourrai vous en adresser une copie si vous le souhaitez.

      • Bonjour,

        Merci pour votre réponse. Pourriez-vous me faire parvenir une copie du dossier de mon aïeul et je pense que mon cousin germain Serge GUERIN serait aussi intéressé de l’avoir.

        Encore un grand merci pour vos travaux !

        Salutations

        Max-Francis DUBSKY

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