Avec toutes leurs fêtes, leurs rites, leurs interdits, les Juifs peuvent ils vraiment faire de bons soldats ? Est-ce seulement possible de concilier leurs pratiques religieuses avec leurs obligations militaires ? Des éléments de réponse se trouvent dans l’Exhortation pastorale de Mardochée Roquemartine, sujet de la lettre E du #ChallengeAZ 2024.
Grand Rabbin du consistoire de Marseille
Mardochée Roquemartine n’était pas à proprement parler un soldat juif de Napoléon, mais il s’adressait précisément aux soldats juifs de Napoléon en sa qualité Grand Rabbin du consistoire de Marseille. Napoléon venait de créer en 1808 le Consistoire central Israélite de France pour organiser le culte dans l’Empire, avec des consistoires régionaux chargés de nommer les rabbins et d’administrer le culte. Mardochée Roquemartine est le premier Grand Rabbin du consistoire de Marseille, nommé en 1809. Le consistoire de Marseille couvre le département des Bouches du Rhône, mais également le Gard, l’Hérault, le Rhône, le Var, le Vaucluse, pour un total de 2 220 personnes de confession juive.

(source Archives Nationales F19 11010, photo SurnosTraces)
En 1811, Mardochée invite les jeunes conscrits à assurer leur service militaire et à voler au secours de la mère-patrie. On imagine qu’il pouvait difficilement faire le contraire vu sa position, encore le fait il avec un certain zèle.
« L’objet principal de cette exhortation est de dispenser en l’observance des lois religieuses incompatibles avec le service militaire les Israélites qui seront appelés à marcher » précise le ministre de la guerre qui se félicite évidemment de cette initiative et fait remonter à l’Empereur cette « Exhortation pastorale » qui se trouve aujourd’hui aux Archives Nationales.




Gardez au fond de votre cœur la loi de Moise
Jeunes Israélites,
Une loi salutaire de l’Etat veut que tout Français parvenu à l’âge où il peut être utile à sa patrie se dévoue pour elle, la défende contre ses ennemis et contribue à sa gloire dont les rayons réfléchissent sur lui et sur sa famille. Ce dévouement est le prix de la protection que le Souverain lui accorde et hors de laquelle il ne pourrait exister.
Vous êtes Français et sujets d’un Prince qui vous a accordée dans sa bienveillance les mêmes droits à sa bonté, les mêmes prérogatives dont toujours ont joui les indigènes ; je veux dire les hommes que le sol avait pour ainsi dire produit ; d’où dérive l’obligation indispensable de supporter comme eux les charges auxquelles ils sont soumis et dont nul ne saurait être exempt. Il est inutile de rappeler ici cette longue série de siècles pendant laquelle Israël n’était compté pour rien ; ce temps où il suffisait de professer l’antique loi de Moïse pour n’avoir aucune place dans la nomenclature des Citoyens. Méconnus dans l’Etat quoique nés dans l’Etat, nous n’avions aucune loi protectrice à invoquer par notre sauvegarde. En comparant le passé avec le présent, combien d’actions de grâce n’avons nous pas à rendre au héros immortel qui nous a fait jouir de la faveur de l’adoption et qui par un mouvement spontané nous a agrégé à sa famille immense. C’est donc un bienfait inappréciable que d’avoir consolidé notre existence, et ce bienfait est un lien de plus qui nous attache à la patrie et au Souverain auquel nous en sommes redevables : ainsi sous ce nouveau rapport, jeunes Israélites, c’est acquitter votre dette et celle de vos pères que de voler au secours de cette mère-patrie qui vous regarde comme ses enfants et qui nous met à l’abri de toutes les agressions qui pouvaient être à redouter.
Mais, chers défenseurs de la patrie, je dois vous faire observer que le service militaire auquel vous appartenez vous impose des devoirs qui ne permettent pas toujours de les concilier avec les observances religieuses. Le soldat sous ses chefs n’a ni ne peut avoir de volonté propre puisqu’il fait partie d’un ensemble, qui vainement aurait été mis à la disposition de ses supérieurs s’il n’obéissait en aveugle. Le grand Sanhédrin tenu à Paris en 1807, ce Synode composé de docteurs hébraïques rassemblés de tous les pays où résident des sectateurs de notre religion, dans sa séance du 9 mars 1807 , Chap. 6, de ses décisions doctrinales, a déclaré que tout Israélite appelé au service militaire est dispensé pendant le cours de ce service de toutes les observances religieuses qui ne peuvent pas se concilier avec lui. J’ajouterai que le 4e. § de l’art. 21 du règlement sanctionné par S. M. qui lui a donné force de loi m’ordonne, en ma qualité de grand Rabbin, de faire considérer le service militaire comme un devoir sacré et de vous dispenser des observances religieuses inconciliables arec ce devoir. Je vous déclare donc jeunes Israélites que vous en êtes dégagés sous ce double rapport pendant tout le temps que vos bras seront au service de la patrie , et dans tout ce qui aurait quelque divergence avec ces devoirs, que nul scrupule de conscience ne doit vous empêcher de remplir avec une sévère exactitude. Restez soumis à toutes les pratiques religieuses qui ne porteront aucune atteinte à ce service, et gardez au fond de votre cœur la loi de Moise pour en reprendre l’exercice entier lorsque vous serez rendus à vos familles. Vos obligations envers la loi sainte ne sont pas annihilées ; mais seulement suspendues parce que c’est la raison d’Etat qui le veut et la volonté du suprême législateur qui le commande.
Ce n’est pas à votre pasteur à enflammer votre courage. La considération des victoires sans nombre qu’a remportées le héros que vous allez servir et la protection du très-haut qui ne l’abandonne jamais , sont de sûrs garants des succès qui lui sont réservés. Vous allez combattre et vaincre sous l’égide du Dieu des armées. Partez et revenez couverts de lauriers qui attesteront votre vaillance. J’adresse à l’Éternel des vœux pour votre conservation. Au surplus , jeunes et braves Israélites , je ne finirai pas cette Exhortation sans vous retracer la tendre sollicitude du père commun de la patrie qui a affecté aux défenseurs qui l’auront servie, la moitié de toutes les places à occuper dans les administrations quelles qu’elles soient suivant leur génie, leur grade et leur facultés personnelles. C’est une récompense dans l’avenir du bien mérité. Il faut vous en rendre dignes à force de zèle et de dévouement ; et je ne doute pas que même sans ce motif et cette faveur qui doit exciter toute votre reconnaissance vous ne fussiez portés à mériter sa précieuse bienveillance. Demandez à Dieu, dans le fond de votre âme qu’il accorde à notre héros toutes les prospérités et servez-le en bons et braves soldats.
Marseille, le 11 Avril 1811.
MARDOCHÉE ROQUEMARTINE
En résumé, pour les juifs comme pour tous les autres citoyens le devoir de servir son pays prime sur toute autre considération. La religion est une affaire personnelle, intime, qui ne saurait empiéter sur l’organisation et le fonctionnement de l’Etat. Les soldats juifs peuvent marcher et se battre, il suffit simplement de « gardez au fond de votre cœur la loi de Moise« .
Je « découvre » ce blog 🙂 Voilà un document très intéressant, merci de nous le faire découvrir.
Très intéressante mis en contexte ! C’était un engagement politique fort de la part de ce Grand Rabbin.
La patrie avant tout et tout résumé en une phrase !