Pour la lettre B de ce ChallengeAZ consacré aux soldats juifs de Napoléon, bienvenue sur les traces de Moyse Blin (parfois aussi écrit Blim ou Blien).

Engagé volontaire au 21e régiment d’infanterie de ligne le 29 floréal an XII (19 mai 1804), il y est nommé sous-lieutenant le 21 septembre 1809. Le registre matricule de son régiment indique simplement qu’il a fait les campagne de 1803 à 1809. 1m57, yeux bleus, cheveux et sourcils chatains clairs, visage ovale coloré, front couvert, menton rond, bouche grande, nez gros, le profil du héros. En effet Moyse a été médaillé de la Légion d’Honneur, et c’est surtout son dossier constitué à cette occasion qui nous permet de nous plonger plus en détails dans son parcours.
1809, la traversée du Danube à la nage
Moyse a fait les campagnes de 1804 à 1805 dans l’armée des Côtes de l’Océan, 1806 et 1807 à la Grande Armée, 1808 à l’armée du Rhin, de 1809 à 1811 en Allemagne, 1812 et 1813 en Russie, 1814 et 1815 en France. Autant dire qu’il a parcouru les quatre coins de l’Europe. Parmi ses actions d’éclat, il a « par sa bravoure contribué le 30 juin 1809 à la prise de l’île d’Obern devant Presbourg [=Bratislava] et à celle de deux pièces d’artillerie, ce qui lui valut le grade de sous-lieutenant auquel il fut nommé par l’Empereur le 21 septembre 1809. »
L’historique de son régiment précise qu’un petit groupe de soldats de son régiment a été envoyé de nuit traverser le Danube en barque et à la nage pour surprendre l’ennemi et prendre position sur la rive opposée :

« Le 29 juin, le maréchal ordonna au général Gudin de faire faire une reconnaissance sur l’île d’Obern, qui lui paraissait fortement occupée par l’ennemi. Le colonel du 21e, chargé de l’opération, demanda des officiers, sous-officiers et soldats de bonne volonté pour passer le bras du Danube qui formait devant Presbourg l’île où étaient retranchés les Autrichiens. Le lieutenant Constant se présenta le premier, avec deux autres officiers et cent cinquante soldats. Il reçut le commandement de ce détachement, qui passa le bras du Danube le 30, une heure avant le jour, dans de petites nacelles, sous le feu de quelques canons et malgré, une vive fusillade de l’ennemi. De son côté, le sous-lieutenant Jobert avait dirigé quarante nageurs, avec lesquels il avait pénétré dans l’île. Deux pièces de canon et leurs caissons attelés, 217 prisonniers, 50 Autrichiens tués, non compris une grande quantité de blessés, furent le résultat de cette valeureuse attaque. (…) Plusieurs des braves de cette expédition furent récompensés par l’Empereur. »
Cette traversée du Danube était effectivement une affaire importante qui contribua à ouvrir la voie, une semaine plus tard, à la décisive bataille de Wagram le 5-6 juillet 1809 contre l’Autriche, mettant un terme à cette guerre de la Cinquième coalition. C’est l’invasion de la Russie en 1812 qui entrainera la guerre de la Sixième coalition, où Moyse s’illustrera à nouveau.
1812, l’ultime traversée de la Berezina
Moyse participe en 1812 à la funeste campagne de Russie où Napoléon engloutit sa Grande Armée. Moyse fait partie au début de la division Gudin, l’une des premières à franchir le fleuve Niémen le 24 juin, qui marque l’invasion de la Russie. « Dans la nuit du 23 au 24 juin on jeta trois ponts de bateaux sur le Niémen; la division Gudin, précédée de la cavalerie légère, traversa la première le fleuve. » précise l’historique de son régiment.
Dans cette campagne de Russie, l’armée impériale ira de victoires en victoires jusqu’à son anéantissement total (d’après les mots de je ne sais plus quel historien que j’avais trouvés très bien résumés). Moyse est avec son régiment de toutes les batailles sur la route de Moscou comme de la retraite : Smolensk, Valoutina Gora (où Moyse perdit son général de division Gudin à la jambe emportée par un boulet), Moskowa/Borodino,…
Le piège de la Berezina
Après l’incendie de Moscou, l’armée impériale rentre en France, trop tard, trop loin, mal équipée pour l’hiver russe. Les Russes harcèlent l’armée napoléonienne en déroute et lui tendent un piège mortel : fondre sur l’armée française avec trois armées russes pour la bloquer au niveau d’une rivière infranchissable, la Berezina, dont les ponts ont été soigneusement détruits. Ca se passe près de Borissov en novembre 1812. Sur le papier c’est imparable. Mais de la théorie à la pratique ça ne se passe pas toujours comme prévu, surtout avec Napoléon (sûrement un proverbe russe). Ainsi Napoléon coincé réussit à trouver une échappatoire au niveau du gué de la Studianka pour faire évacuer son armée sur deux ponts construits à la hâte sur la rivière Berezina. C’est la fameuse bataille de la Berezina. Napoléon avait confié le soin à la division Partouneaux – dont faisait désormais partie Moyse Blien – de rester en arrière pour bloquer l’avance des Russes et donner le temps à l’armée française de s’échapper. Mission réussie, sauf que Partouneaux n’a pas réussi à s’échapper à temps comme prévu et s’est finalement retrouvé lui-même prisonnier avec toute sa division. Toute ? Non, un certain Moyse a justement réussi à en réchapper.

Paris, musée de l’Armée, inv. 4363)
Dernier rescapé de la division Partouneaux
» Restée pendant une partie de la journée du 27 à Borisow, elle [la division Partouneaux] en partit à quatre heures du soir et suivit la route de droite au lieu de celle de gauche, que le maréchal Oudinot et les autres troupes avaient prise. En arrivant près de Staroï-Borisow, elle trouva 18 000 Russes et 60 pièces de canon lui barrant le passage; sa droite était dominée par des hauteurs garnies du reste de l’armée de Wittgenstein ; à sa gauche coulait la Bérézina; derrière elle était Platoff avec ses cosaques ; de l’infanterie et de l’artillerie s’approchaient; et enfin, jusque dans ses rangs, un nombre considérable d’hommes isolés, de voitures, de chevaux paralysaient en quelque sorte sa marche. Malgré cette situation critique, malgré les feux terribles et croisés de l’ennemi, la division Partouneaux s’étant divisée pour aborder franchement tout ce qui se trouvait devant elle et sur sa droite, se battit avec la plus grande énergie pendant plusieurs heures, puis à bout de ses forces, et après avoir perdu la moitié de son monde par le feu des Russes, elle déposa les armes, laissant au pouvoir de l’ennemi, son chef, le général de division Partouneaux, les généraux de brigade Camus, Billard, Blamont blessé, Delaître blessé, près de 2 000 hommes dont 400 cavaliers, 3 pièces de canon, 5 à 6 000 traînards et beaucoup de bagages. » (Source : Bérézina : campagne de 1812 en Russie / par M. Chapuis,…)

Parmi ces 2 000 prisonniers, il n’y avait pas notre Moyse Blin qui avait justement été chargé de rejoindre le reste de l’armée pour prévenir de la capture de sa division. Comme l’indique son dossier de médaille de légion d’honneur : « Il était de la division Partouneaux lorsqu’elle fut pris, il fut envoyé par le général de brigade Camus avec un adjudant major du régiment pour passer la Bérézina et prévenir le quartier-général de cet événement, ce qu’il exécuta après avoir passé au travers de l’armée ennemie. »

(Source Gallica)
Moyse fut donc l’un des derniers à passer la Bezrzina avant la destruction des ponts. Il réussit à regagner Paris avec les débris de la Grande Armée et fut nommé capitaine en 1813. Toujours à l’armée, il est blessé le 19 août 1813 à la bataille de Löwenberg d’une balle sous la gorge, restée dans le corps. Il est licencié en 1815, le temps d’une parenthèse de retour à la civile pour fonder une famille avant de revenir à sa carrière militaire, finalement nommé Chevalier de la Légion d’honneur le 18 juin 1831. Il part à la retraite en 1837.
De Moyse à Charles Edouard : après Napoléon, le temps de la conversion
Comme beaucoup de soldats juifs de Napoléon qui ont choisi de poursuivre une carrière militaire après la Restauration, Moyse se convertit au catholicisme. Il est baptisé et prend le nom de « Charles Edouard », tellement plus élégant et socialement acceptable j’imagine dans la hiérarchie militaire qu Moyse ! Notre Moyse / Charles Edouard épouse Marie-Françoise Jean-François (Metz, 25 août 1816) avec qui il aura 5 enfants. Après le décès de sa femme, il épouse en secondes noces Jeannette Schmitt (à Burnhaupt le Haut, 1er septembre 1859) à qui il donnera encore deux enfants avant dé décéder le 7 janvier 1867 à Cernay, dans le Haut-Rhin.
Notre Moyse a eu au moins 3 autres frères engagés dans les armées de l’Empire, tous trois militaires de carrière et également convertis après la chute de Napoléon :
- L’ainé, Mayer (Ambroise Louis) Blin (1786-1875) (renommé Ambroise Louis après son baptême en 1816 à Metz) a fait sa carrière comme militaire dans le Génie. Enrôlé volontaire, il a fait de nombreuses campagnes de 1805 à 1815 (Autriche, Prusse, Pologne, Bavière, Zélande, Allemagne…). Il participe en 1813 au siège de Dantzig, qui dura presque un an avant que la garnison française ne capitule et soit faite prisonnière. Libéré après la première capitulation de Napoléon, Mayer est de retour en France et participe à l’ultime campagne des Cent-Jours à l’Armée du Nord. Après la restauration, il est garde du génie de 1820 à 1849 et nommé chevalier de la Légion d’honneur en 1839.
- Samuel Blin (1792-). Enrôlé volontaire à Metz le 13 janvier 1812, arrivé au 25e léger. Fait prisonnier de guerre à Dantzig avec son frère Mayer, le 1er janvier 1814, il est alors déporté en Russie avec sa garnison. De retour en France, on le retrouve au 15e régiment d’infanterie de ligne où il arrive le 11 juin 1815. De passage à l’hôpital St Louis en 1816 (source archives APHP) avant que je ne perde sa trace.
- Aaron (Emmanuel Michel) Blin (1790), soldat au 4e régiment d’infanterie de ligne le 26 février 1809. Il a fait les campagnes de 1809 à l’Armée d’Allemagne, Hollande et Boulogne en 1811. Il fait la campagne de Russie en 1812 avec son frère Moyse. Il est blessé en Russie d’un éclat d’obus à l’épaule gauche lors de la bataille de la Moskowa le 7 septembre 1812. Nommé caporal le 18 octobre 1812. Fait prisonnier le 18 novembre 1812 à Krasnoï, resté au pouvoir de l’ennemi. Rentré en France le 6 décembre 1814 et réincorporé au 4e régiment dit de Monsieur. Passé à la Garde impériale le 26 avril 1815 au 3e régiment des Chasseurs à pied. Présumé prisonnier le 18 juin 1815 à Waterloo. Il épouse Marguerite Glaudel le 29 mai 1817 à St Nicolas de Port et aura une descendance. Il réside à Jarville (Meurthe et Moselle) lorsqu’il reçoit la médaille de Sainte-Hélène. Son baptême est cité dans cet article :

Généalogie familiale : de Moyse Blin (1787-1867) à Moyse Blin (1700-1762)
Les parents des 4 frères Blin étaient Cerf Blin et Breinlé Brisac, mariés à Metz le 13/03/1785. Cerf était le fils de Salomon Blin et Nanette Sinzheim. Ce Salomon était le fils d’un certain Moyse Blin, personnalité très connue de la communauté juive de son époque.
Cet arrière grand père paternel de nos 4 frères Blin, Moyse Blien, n’était pas étranger à la chose militaire. Ce Moyse Blien fut en effet munitionnaire général des armées d’Alsace, c’est à dire chargé d’alimenter en vivre et fourrages (et non en munitions) les armées du roi Louis XV. Des contrats très importants, qui permirent à Moyse Blien de faire fortune, notamment utilisée à la création d’écoles, de synagogues et d’œuvres sociales en faveur des juifs pauvres. Originaire de Mutzig, Moyse s’installa à Paris puis à Metz. Il fut également nommé préposé général de la Nation Juive en Alsace et syndic des Juifs de Metz. Ci-dessous le sceau de Moyse Blien, arrière grand père de notre Moyse Blin.

(source © A . S . I . J . A)
« Dans un médaillon se détache une jeune femme en corsage et jupe ample, représentant le signe du zodiaque de la vierge. Le médaillon est sommé d’une couronne de marquis. Il ne semble pas qu’il y eût de réglementation dans ce domaine. Dans la partie supérieure, Moyse Blien avait fait graver son nom en caractères hébraïques, doublé de ses initiales latines, M.B » (Source ASIJA, Judaisme Alsace Lorraine)
Pour en savoir plus :
A propos de la division Partouneaux :
Bérézina : campagne de 1812 en Russie / par M. Chapuis (Gallica)
Un pèlerinage au bord de la Bérésina / Patrice Mahon (1865-1914)
Sur Moyse Blin :
Quand la petite histoire rencontre la grande… Quel parcours impressionnant que celui de Moyse !
Un bel hommage bien documenté !
Moyse qui fait mentir le terme Berezina!