Par les moustaches de Bendayan

Album photo des familles Adida et Bendayan

Voici un billet qui nous fait traverser la méditerranée, vers l’Algérie du début 20e. En route pour une enquête photographique dans un vieux lot de photos récupéré en brocante : bienvenue sur les traces des familles Adida et Bendayan, deux familles juives d’Algérie, la première de Constantine et la seconde d’Oran.

Lot de photo ayant appartenu aux familles Adida / Bendayan.

Le vendeur ne savait rien de l’origine de ce lot de photo et n’était pas lié aux familles. Parmi les 25 photos, seules quelques unes ont heureusement quelques indications au verso qui permettent d’essayer de tenter de les faire parler et d’identifier certaines personnes.

Mariage Bendayan / Adida, Oran

L’enquête démarre par une photo de réunion familiale avec 26 personnes, principalement des femmes. Seulement 6 hommes et tout le monde sur son 31. Parmi les femmes on sent deux tendances vestimentaires : les plus jeunes sont tout en dentelles blanches et en chignons (on imagine le budget coiffure !), alors que celles plus âgées portent des robes colorées plus traditionnelles avec des coiffes dans les cheveux. Cette photo, très pâle, offre deux indications précieuses pour démarrer les recherches. Une date inscrite au recto sur la photo : « 28 juin 1907« . Et au verso une indication manuscrite : « A mes très chers oncle Léon et tante Perle », signé Jacob Adida.

Une recherche rapide dans la presse ancienne sur Gallica permet de retrouver la trace d’un certain Léon Adida de Constantine qui épousa une certaine Perle Bendayan à Oran le… 24 juin 1907. C’est donc assurément la photo de cette réunion familiale. Ces deux familles semblaient plutôt aisées et bien insérées socialement. Le journal « Le Petit Oranais » accorde un petit article à cette union :

Le Petit Oranais (25 juin 1907, Source Gallica)

 » Hier à 5 heures du soir a été célébré le mariage de Mlle Perle Bendayan, fille de Mme et de M. Bendayan, l’honorable négociant de notre ville, avec M. Léon Adida, fils de M. Adida, banquier à Constantine. Un nombreux cortège de ravissantes jeunes filles a accompagné les familles Bendayan et Adida à l’Hôtel de Ville où M. Giraud, maire, dans une charmante allocution, félicita les jeunes époux et leurs parents. La bénédiction nuptiale leur fut donnée au Temple Lasry par M. le Grand Rabbin Weill. (…) A 7 heures un lunch suivi d’une brillante réception réunissaient les invités chez M. et Mme Bendayan. »

Des recherches supplémentaires dans l’état civil et les journaux de l’époque permettent de dresser le portrait de ces familles. La mariée Perle Bendayan est issue d’une fratrie de 17 enfants (!!!). Son père Menaim Bendayan (1850-1926) est commerçant ; le nom de famille varie entre Bendaian, Dayan, Daian,… . La mère Semha Gabay (1859-1912) est mère au foyer (sûrement bien occupée avec ses 17 enfants, à une époque où l’on ne parlait pas de charge mentale !). La famille est notamment propriétaire d’une « propriété rurale connue sous le nom de ferme « Bellevue » ou ferme « del Moniato », sise à Brédéah, commune de Bou Tlélis, canton de Lourmel, revendue en 1920.

De son côté, le marié Léon Adida est le fils de Salomon Adida, banquier à Constantine, suffisamment aisé pour avoir été le mécène qui a financé la création d’une école de Talmud Tora inaugurée en 1912. Les travaux furent dirigés par son fils Léon, qui eut même une rue à son nom à Constantine, débaptisée depuis l’indépendance.

Vu que le mariage eut lieu en 1907 à Oran chez la famille Bendayan, on peut raisonnablement penser que la matriarche assise au premier rang à gauche était la mère de la mariée, Semha Gabay (1859-1912). D’autant qu’en 1907 le marié avait déjà perdu sa mère Merie Cohen (1844-1905), décédée peu avant. Peut-être les mariés sont ils cet homme qui se tient derrière cette femme assise, les mains sur ses épaules (au 1er rang, 3ème en partant de la droite) ?

D’après mes recherches, Perle Bendayan et Léon Adida n’ont eu aucune descendance. Impossible de savoir précisément comment ses photos sont arrivées jusqu’à nous.

Moïse Bendayan, de Oran

Parmi le lot de photos, seules quelques unes ont des indications permettant de les identifier avec plus ou moins de certitude. C’est le cas de ce joli moustachu qui a adressé son portrait à son « ami Léon Adida » en signant Moïse Daïan. La seule personne avec ce prénom identifié dans cette famille n’est autre que le frère aîné de Perle, Moïse (1881-1960), prénom également porté par leur grand père paternel Moïse (1800-1867) originaire de Tétouan.

Simone Bendayan, fille de Moïse.

Moïse épousa en 1911 une certaine Louise Jeanne Lhermine, union formalisée peu après la naissance d’une petite Simone Bendayan (1911-2000). On peut imaginer que les parents de Moïse n’étaient pas forcément ravis de cette naissance hors mariage et de cette union hors de la communauté, en tout cas aucun n’est présent lors de son mariage. « Mais tu veux faire mourir ta pauvre mère ?!! » croirait-on même pouvoir entendre d’ici. En tout cas elle décède à peine deux mois après ce mariage…

Arrive la grande guerre et la mobilisation générale. Alors qu’il avait été initialement exempté pour raisons familiales, étant l’aîné de sa fratrie, Moïse est appelé et envoyé en France. Son registre militaire permet de retracer son parcours. Il rejoint le 2e régiment de Zouaves envoyé sur le front de l’Oise pour briser l’avance allemande. Il y prend part à une offensive lancée le 21 décembre 1914 à Tracy le Mont dans l’Oise, où il est rapidement fait prisonnier. Il est alors envoyé en Allemagne et y restera 4 ans jusqu’à l’armistice. Il enchainera différents camps de prisonniers allemands : Limburg, Meschède, Celle Lager. Il retourne enfin chez lui à Oran dès la fin de la guerre.

Il y retrouve sa femme et ses deux enfants. Mais le retour à la vie normale ne semble pas si évident. Troubles post-traumatiques après 4 ans de captivité ? Loin des yeux loin du coeur ? Moïse et Louise divorcent dès 1919 ; « aux torts de la femme » d’après le jugement, elle qui se remarie dès 1920. Moïse quitte l’Algérie pour la France où il se remarie en 1930, avec une Léontine Soledad Garcia originaire comme lui de Oran, qui lui donnera deux fils. Il s’installe dans le 17e arrondissement de Paris, 17 bd Bessières, où il reste une trentaine d’années jusqu’à son décès en 1960. Il exerce la profession de mercier et chapelier.

Moise survit à la seconde guerre mondiale. Deux de ses frères également venus s’installer en France n’auront pas eu cette chance. Son jeune frère Samuel Bendayan de 20 ans son cadet (1901-1942) est déporté en mars 1942 dans le tout premier convoi n°1 . Son autre frère Abraham Bendayan (1890-1943) est déporté en octobre 1943 dans le convoi n°61. Le fait d’avoir été aviateur décoré de la Médaille de la Victoire et de la médaille commémorative de la Grande Guerre ne lui fut d’aucun secours. Abraham comme Samuel périrent assassinés à Auschwitz.

Moise Bendayan (1881-1960) apparaît également sur une autre photo, adressée à Léon Adida (1880-1925). Les autres personnes ne sont à ce jour pas identifiées. Celle de gauche porte un uniforme des services de santé, comme de nombreux soldats des familles Adida et Bendayan, rendant l’identification incertaine. Seule certitude, la moustache est à l’honneur. Plekszy-Gladz et son parti moustachiste n’a qu’à bien se tenir…

Les quatre moustachus. Carte adressée à Léon Adida par son  » frère Moïse »

Les binocles s’envolent, les moustaches restent

Abraham Bendayan, de Relizane

Une autre photo a une indication au verso permettant une probable identification. Datée de 1907, elle est signée d’un certain »A. Dayan ». Également doté d’une belle moustache, ce jeune homme a un visage souriant et un sourcil en forme d’accent circonflexe. On le retrouve également sur une autre photo en uniforme.

A. Daian, 1907
Abraham Bendayan (à droite), en uniforme du service de santé des armées.

Perla avait bien un frère Abraham Bendayan (1890-1943) précédemment évoqué. Mais son registre matricule indique que pendant la première guerre, il avait servi dans l’aviation. Or ce jeune homme en uniforme arbore un caducée sur le col de son uniforme et faisait donc partie du service de santé des armées et pas de l’aviation. L’analyse approfondie de la famille Bendayan de Oran m’a permis d’identifier un certain cousin de Perla, Abraham Bendayan, né à Relizane en 1884, fils unique de Joseph Bendayan et Sultana Benayoun. Cet Abraham a passé toute la 1ère guerre comme infirmier militaire. A son mariage en 1919 avec Esther Amar, il a pour témoin le père de Perla, signe d’une vraie proximité. Autant d’indices qui me conduisent à penser que c’est lui sur ces photos. Je perds sa trace après son service militaire. Je crois aussi le voir, debout à gauche sur la photo de mariage initiale.

Au-delà de ces quelques portraits identifiés, la plupart des autres photos restent anonymes. Amis, proches, la plupart d’Oran, quelques photos de classe des années 30, quelques noms parfois (Elghozi, Akrich, Sebbag, Benzimra) : je glisse ça là si jamais des gens s’intéressent à ces familles et à cette Algérie disparue. Et bien sûr si quelqu’un y reconnaît ses ancêtres je serais ravi de lui donner ces photos !

2 commentaires

  1. Merci, c’est bien intéressant et concerne la famille de ma grand mère Reine Bendayan (1893-1991) épouse de Salomon EL GHOZI (1885-1972) parents de mon père Claude Joseph (1922-2012).
    Je regarde plus attentivement ces photos et si j’identifie d’autres personnes, je vous le ferai savoir.
    Et, bien évidemment je suis preneur de ces vieilles images si vous acceptez de vous en séparer.
    Je vous remercie de cette recherche et de cette mise en histoire et vous adresse mes cordiales salutations.
    Laurent EL GHOZI

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