Sur les traces d’une famille juive réfugiée en France
L’histoire commence par la découverte, en chinant, d’un lot de vieux papiers, documents et photographies. D’après le vendeur, ils ont été trouvés et récupérés à Besançon dans un carton jeté abandonné sur le trottoir. On peut imaginer qu’il s’agit de vieux papiers de famille jetés suite à un décès et une maison qui se vide.
L’étude de ces documents révèle qu’il s’agit d’un témoignage exceptionnel ayant en grande partie appartenu à un certain Jankiel Lewin, juif polonais originaire de Zamosc, réfugié en France avec sa compagne Chana Morer. Deux juifs polonais qui ont fui les persécutions des années 1930 et quitté leur pays pour se réfugier en France à Besançon. Rattrapés par la guerre ils ont gagné la zone libre, en vain. Ils ont été traqués, raflés, déportés, assassinés. Leur mémoire aurait pu disparaître. Mais ce lot de documents et de photographies miraculeusement sauvegardé permet de retracer leur parcours, simple et tragique, de leur donner un visage et d’honorer la mémoire de ces réfugiés venus comme tant d’autres chercher asile en France. Sur les traces de Jankiel et Chana.


(Photos ©SurNosTraces)

Une jeunesse polonaise
Jankiel Lewin est né le 6 avril 1906 à Zamosc, petite ville située dans l’est de la Pologne près de Lublin. Les archives polonaises en ligne nous précisent que ses parents s’appellent Noech Lewin (né le 15 avril 1878 à Losice) et Mindla Goldberg (née le 13 juin 1878 à Zamosc).
La compagne de Jankiel est Chana Morer, originaire du village voisin de Krasnobrod où elle est née le 25 janvier 1912, fille de Chil Morer et de Sura Sztemer. Chana a 3 frères (Jacob, Szlomo et Heszel) et une sœur Rachel. Chana perd sa mère enfant et n’a que 6 ans quand son père Chil se remarie avec Zelda Brustman avec laquelle il aura deux autres enfants, Rywka et Josef.
De nombreuses photos témoignent des bons moments passés en Pologne en compagnie de leurs proches.












(Photo ©SurNosTraces)
Un indice discret relevé au dos d’une photographie envoyée en 1931 par Chana à Jankiel apporte une autre précision. Cette photo porte au verso un tampon « Dział administracyjny więzienia karnego we Wronkach », indiquant qu’elle lui a été adressée à la prison de Wronki, plus grande prison de Pologne, utilisée dans l’entre deux guerres pour les prisonniers politiques. Jankiel et Chana quittent la Pologne à la fin des années 30 pour se réfugier en France, à Besançon.
La France comme refuge
La première trace du couple Jankiel / Chana en France date du 7 septembre 1939 quand Jankiel passe au bureau de recrutement et est finalement déclaré « bon service armé ». Le choix de Besançon s’explique certainement car Jacob Morer (frère aîné de Chana, né le 11 septembre 1898 à Krasnobrod) s’y était installé en 1930 juste après son mariage avec sa femme Maria Bin (également originaire de Zamosc, née le 15 juillet 1901 de Lejba Bin et Sura Frajdla Ajzenkopf).

(deuxième en haut à gauche), Simon Zillerlicht (3ème en haut à gauche), Tevel Chaim, Jankel Kramer.
(Photo ©SurNosTraces)
Jankiel et Chana se marient à Besançon le 25 avril 1940. Lui habite 62 rue Battant ; elle habite avec son frère 17 Grande Rue. Ce mariage a lieu pendant la « drôle de guerre », deux semaines à peine avant le lancement de la terrible « Blitzkrieg », fulgurante invasion allemande qui allait conduire à la défaite de la France et à la signature de l’armistice le 22 juin 1940.
Le piège se referme
La défaite française pousse le couple à se réfugier rapidement en zone dite libre, à Cahors dans le Lot. Rester à Besançon aurait été trop dangereux, d’autant plus que les archives du Mémorial de la Shoah révèlent que l’employeur de Chana, Georges Groslambert, a écrit en 1941 à la préfecture pour dénoncer 3 juifs qu’il hébergeait.
Mais même à Cahors, en France libre, ils n’ont pas du se sentir longtemps en sécurité. En effet dès le 4 octobre 1940 une loi sur « les ressortissants étrangers de race juive », promulguée simultanément avec le statut des juifs, autorise l’internement immédiat des juifs étrangers. Jankiel Lewin se trouve alors interné au camp d’Agde.

(Photos ©SurNosTraces)

Dans un courrier datant du 9 décembre 1940, le rabbin Henri Schilli, aumônier des camps de la zone sud, écrit à Maître Ehrlich de Béziers pour lui demander de tenter de faire des démarches pour les 8 personnes des familles Morer, Lewin et Wojazer « afin de les libérer du camp d’Agde s’il est encore temps ».
Peut-être que ce sont ces démarches qui ont conduit Jankiel, après avoir également été interné aux camps de Rivesaltes et d’Argelès, à bénéficier le 20 mars 1941 d’un sauf-conduit indiquant qu’il est désormais « libéré du camp et autorisé à se rendre à Cahors ».




(Photos ©SurNosTraces)
Jankiel retourne alors rejoindre Chana à Cahors où il travaille comme manutentionnaire et elle comme femme de ménage. Le 2 juin 1941, une loi oblige les juifs de la zone libre à se déclarer auprès de la police, mesure qui était obligatoire pour la zone occupée depuis le 27 septembre 1940. Manifestement légalistes, Jankiel et Chana font leur déclaration d’israélite auprès de la police de Cahors en mars 1942.

En août 1942, Jankiel Lewin reçoit un courrier du Service National des Statistiques pour demander des précisions sur son régime matrimonial et ses états militaires. Glaçant quand on sait que ces informations étaient précisément des critères possibles d’exemption d’une grande rafle en cours de préparation en zone libre, entièrement organisée par les autorités françaises. C’est l’ultime document retrouvé concernant Jankiel et Chana.


La rafle du 26 août 1942
Cette rafle du 26 août 1942 conduira à l’arrestation et à la déportation de 6 584 juifs de la zone libre. Moins connue que celle du Vel d’Hiv, cette rafle effectuée en zone libre a la particularité d’être de la responsabilité exclusive de la France quant à son exécution. Jankiel Lewin et sa femme Chana Morer sont arrêtés à Cahors et emmenés au camp de Septfonds avant d’être déportés à Drancy puis Auschwitz dans le convoi n°30.
Les papiers de Jankiel et Chana ont vraisemblablement été récupérés après la rafle par son frère Jacob Morer et/ou sa femme Maria Bin, également réfugiée à Cahors comme en témoignent certaines photos. Dont une particulièrement saisissante, prise à Cahors avec des amies également réfugiées (famille Tuchler) … devant un portrait du maréchal Pétain.

(Photos ©SurNosTraces)
Un monument a été dressé à Souillac en mémoire des victimes de la rafle du 2 septembre 1942 assassinés à Auschwitz. Une petite erreur s’y est glissée à propos de Jankiel, indiqué originaire de Samos en Roumanie au lieu de Zamosc en Pologne.



Des familles décimées
Jankiel et Chana n’ont manifestement pas eu d’enfants. La famille de Jankiel restée en Pologne semble y avoir été exterminée. Les parents de Jankiel, Noech et Mindla, apparaissent dans la liste dressée en 1939-1940 par le Judenrat de Zamosc à la demande des autorités nazies. Le territoire de Zamosc avait en effet été choisi par Himmler pour d’importants projets de colonisation, qui se sont traduits par la déportation des populations locales. Les juifs de Zamosc ont été pour la plupart exterminés au camp de Belzec à proximité. Cette photo est peut être le dernière témoignage concernant cette famille, rien n’ayant été déposé auprès de Yad Vashem après guerre ce qui laisse suggérer l’absence de proches survivants.

(Photo ©SurNosTraces)
La famille de Chana a également été exterminée pendant la guerre d’après les données de Yad Vashem. Seuls deux frères ont survécus, son frère aîné Jacob Morer installé avec sa femme Maria Bin à Besançon dès 1930, et son demi frère cadet Joseph Morer réfugié en Russie avant de s’installer en Israël après guerre. C’est lui qui témoignera auprès de Yad Vashem de la disparition de la famille.

(Photo ©SurNosTraces)
Les photos de Chana et Jankiel ont été envoyées à Yad Vashem et au Memorial de la Shoah pour conserver et honorer leur mémoire de Jankiel et Chana. Un article a également été rédigé dans le magazine de l’association GenAmi. Cet article ne montre qu’une partie des dizaines de photos et docs de cet ensemble, qui seront comme il se doit remis à des institutions comme le Mémorial de la Shoah ou à d’éventuels descendants qui se manifesteraient.
Après les horreurs de la guerre, plusieurs photos envoyées après-guerre (vraisemblablement au frère de Chana et à sa femme, survivants) par des proches ou amis sont présentées ci dessous. Peut être cela pourra t il intéresser certains collatéraux ou descendants ?
ANNEXES
Si jamais cela peut intéresser des personnes liées à cette famille ou des chercheurs ayant eu des familles sur Zamosc / Krasnobrod, voici un aperçu des autres photos du lot.
For researchers interested in Zamosc and Krasnobrod, here are other pictures of friends and relatives of Chana Morer and Jankiel Lewin :


































































Un immense merci pour tous les articles de ce challenge, remarquablement écrits avec une grande hauteur de vue. Nous espérons que ces 26 premiers (grands) pas ne s’arrêteront pas en si bon chemin !
Bonsoir et merci beaucoup pour votre commentaire encourageant ! Ca fait longtemps que l’idée d’un blog me trottait dans la tête pour partager mes recherches. Le challengeAZ a été le déclic. A voir maintenant comment faire vivre ça.
😢😢😢
J’ai ressenti une vive émotion en lisant vos articles qui redonnent vie à nos ancêtres et à nos amis disparus.
Un grand Merci et un grand Bravo pour ce challenge fort réussi .
Merci Danielle, merci pour vos commentaires et ravi d’avoir pu partager mes recherches
J’ai toujours beaucoup de mal à comprendre comment il est possible que de tels documents se retrouvent sur un trottoir… Bravo pour ce que vous en avez fait. Bravo et merci pour ce challenge très intéressant et même instructif pour certains articles.
Nos papiers de famille sont comme nous, simples mortels. Une personne isolée, un décès, une maison qui se vide, ça peut aller très vite hélas. Ces papiers m’ont particulièrement émus pour l’histoire tragique qu’ils dévoilent, et encore plus en me disant que cette histoire aurait très bien disparaître complètement.
Ma famille paternelle était de Zamosc. Mes grand-parents s’appelaient Jokusyl Brondwajn et Rywka Laja Szarf. Mon père, Abram Bradwejn (Brondwajn) et son frère Zmuel, ont survécus la Shoah. Tout le reste de la famille est décédè au camp de Belzec.
Bonjour Jecusial et merci pour votre témoignage. Ces quelques photos de la vie juive avant guerre dans la région de Zamosc sont un témoignage précieux que je suis content de partager ici pour honorer le souvenir de cette vie et de tous ces gens.
Je m’appelle Léon Morer. je suis âgé de 85 ans et habite Besançon où j’ai vécu avec mes parents Jacob et ma mère Maria Bin je suis tombé par hasard sur ce site et j’ai eu un choc formidable en voyant mes parents, mes amies de Cahors, les Tuchler et aussi ceux de Besançon. je n’en dis pas plus. Je viens de sécher mes larmes.
Cher Monsieur, merci pour votre message. Je suis à la fois ravi et très ému de partager cette histoire avec un proche de cette famille à laquelle je me suis intéressé après avoir trouvé par hasard ces documents. J’espère que cet article vous aura intéressé et que vous comprenez ma démarche de partager cette histoire pour ne rien oublier de cette période et honorer ces personnes. Peut être les avez vous même connues ?
Bonjour, je suis la petite fille de Jacob MORER
merci pour ce remarquable travail !
Auriez vous encore les documents originaux?
Cordialement
Bonsoir, merci pour votre message et ravi de faire votre connaissance. J’ai transmis à Yad Vashem copie de certaines de ces photos. J’en conserve aujourd’hui les originaux. Bien qu’en ma possession, j’estime que ces photos ne m’appartiennent pas, j’ai contribué à ma façon à les préserver et les partager, il faut maintenant qu’elles trouvent leur meilleure place. Je compte les remettre soit à des institutions comme le Mémorial de la Shoah ou Yad Vashem, soit à des proches de cette famille qui le souhaiteraient. Vous pouvez si vous le souhaitez me contacter en MP : [email protected]
Bonsoir, je vous remercie pour votre réponse et vous envoie un mail très prochainement
Bien cordialement
[…] permet de trouver ici le dossier de Jankiel Lewin (refugié polonais déjà présenté dans cet article). On touche au but ! Il faut maintenant bien noter le numéro de la cote (ici 19940459/255 ; le […]